Il y a quatre ans, lors de la visite de la dernière rétrospective Dali présentée au Centre Pompidou, Jean-Pierre de Rycke, conservateur au Musée des Beaux-Arts de Tournai, se remémore ses anciennes passions artistiques pour le maître catalan. En marge de cette redécouverte, il achète les Carnets intimes de Gala.

Dans la préface des carnets est mentionné un certain Antoni Pitxot. Intrigué par un peintre dont il ignore l’existence, le conservateur se renseigne et découvre l’univers pictural si particulier de l’artiste espagnol né Pichot i Soler, fait de compositions minérales aux tons sobres et de fins glacis, mais aussi les liens étroits unissant la famille Pichot à celle de Dali. Quelques mois plus tard, il se rend à Cadaqués à la recherche de la propriété Pichot située sur la pointe Es Sortell, conservée dans le giron familial depuis le XIXe siècle.

Au gré d’une enquête sur le tas, d’un brin d’audace et surtout d’une bonne dose de chance, de Rycke parvient finalement à rencontrer Antoni Pitxot (1934-2015). Les deux hommes sympathisent et le conservateur lui propose très rapidement d’exposer ses œuvres dans son musée tournaisien. Très vite, l’idée d’une exposition en relation avec Dali germe dans l’esprit du conservateur : Antoni Pitxot ne dispose pas d’une aura comparable à l’icône Dali et par ailleurs l’œuvre des deux peintres présente des affinités esthétiques et des sources d’inspiration communes indéniables.

Amitié étroite et sources d’inspiration communes

On le sait peu, mais la vocation de Dali a largement été influencée par la famille Pichot. L’oncle d’Antoni, Pepito « Josep » Pichot, était le meilleur ami du père de Salvador, notaire à Figueras. C’est lui qui convainc le notaire de laisser son fils poursuivre sa vocation d’artiste. Et c’est un autre oncle, Ramon Pichot, qui va provoquer chez Dali les premiers émois artistiques, en lui faisant découvrir l’une de ses peintures postimpressionnistes, sur laquelle des grains de mica avaient été saupoudrés pour refléter la lumière si particulière du Cap de Creus.

Antoni Pitxot, lui, ne rencontre Dali qu’à l’été 1955, alors qu’il travaille sur La dernière Cène dans son atelier de Portlligat. Antoni n’a alors que 21 ans et il présente déjà des similitudes avec le maître, notamment celle d’avoir été formé par le même professeur de dessin, Juan Nuñez Fernandez. Lorsque Dali visite à son tour l’atelier de Pitxot, en 1972, il s’exclame à la vue des œuvres d’Antoni : « C’est l’Opus Dei de la peinture ! » Peu de temps après, Dali l’enjoint à travailler avec lui pour l’ouverture de son théâtre-musée à Figueras et, dès son ouverture en 1974, le charge expressément d’entretenir l’esprit de sa peinture en le nommant directeur du musée. Un challenge pour Antoni Pitxot, qui revendiquait le fait de ne rien savoir faire d’autre que peindre. En guise d’adoubement, Dali lui aurait alors rétorqué : « C’est précisément ce que je veux. Un gestionnaire qui ne fasse absolument rien. Tu fais parfaitement l’affaire ! » A partir de là, les deux hommes vont entretenir une amitié sincère et continue, Pitxot devenant même l’unique contact avec le monde extérieur de Dali au plus fort de la maladie, jusqu’à la mort inéluctable de l’icône en janvier 1989.

L’exposition présente les affinités esthétiques entre les deux artistes et leurs sources d’inspiration communes. Parmi celles-ci, la principale région de Cadaqués, à propos de laquelle Dali déclarait : « Dans ces lieux privilégiés, la réalité et le sublime se touchent. Mon paradis mystique commence dans les plaines de l’Empordã, il est ceint par les pics de la chaîne des Albères et atteint la plénitude dans la baie de Cadaqués. Ce pays est mon inspiration permanente. Le seul endroit au monde, aussi, où je me sens aimé. »

Replacer Tournai sur la carte culturelle

Censée permettre au seul musée au monde dessiné par Horta de se refaire une place de choix sur la carte culturelle, l’exposition Dali – Pitxot présente quelque 80 œuvres : si celles de Dali sont présentes en nombre restreint (notons tout de même Gradiva redécouvre les ruines anthropomorphes, prêtée par le Musée Thyssen-Bornemisza), l’univers de Pitxot est en revanche largement représenté avec une trentaine d’œuvres. Pour appuyer le raisonnement du conservateur et saisir ainsi l’ADN pictural du maître Dali, les œuvres sont placées en dialogue avec d’autres toiles, révélatrices d’inspirations multiples, allant de la Renaissance à l’art moderne. Parmi celles-ci, citons notamment le romantisme allemand avec le sublime Littoral au clair de lune de Caspar David Friedrich, le maniériste Giuseppe Arcimboldo ou encore le surréaliste Giorgio de Chirico.

Pour compléter ces dialogues, des panneaux d’explications permettent de contextualiser l’ensemble et ajoutent l’érudition aux plaisirs visuels, dans un Musée des Beaux-Arts spécialement rafraîchi pour l’occasion. Une exposition intellectuelle, pointue bien que parfois quelque peu décousue, où l’on sent la touche personnelle, la science du conservateur Jean-Pierre de Rycke. Un projet long de quatre ans, auquel la mort d’Antoni Pitxot en 2015 ajoute malgré elle une aura particulière : Dali et Pitxot, les deux amis dans la vie, se retrouvant ici pour un premier dialogue posthume de bien belle facture.

Dali – Pitxot, une amitié au cœur du surréalisme
Musée des Beaux-Arts de Tournai
3 rue de l’Enclos Saint-Martin 
7500 Tournai
Jusqu’au 16 avril
www.tournai.be

Pitxot

Antoni Pitxot, Violoncelliste, 1970, (c) Succession Pitxot 2017

Pitxot

Antoni Pitxot, Ciel d’automne au cyprès, 1972, (c) Succession Pitxot 2017

Pitxot

Antoni Pitxot, Allégorie de la Mémoire, 1979, (c) Succession Pitxot 2017

Pitxot

Salvador Dali, Tête aux sphères à la manière d’Arcimboldo, 1935, Collection privée

Pitxot

Arcimboldo Giuseppe, Paris, Ecole nationale supérieure des Beaux-Arts

 

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