Qui ne connait pas les peintures de fleurs de Georgia O’Keeffe ? On a vite fait de cataloguer cette artiste comme une délicate amoureuse des bouquets. C’est complètement faux et c’est l’un des éléments passionnants à découvrir dans l’exposition monographique de cette artiste américaine du XXe au Kunstforum de Vienne.

Georgia O’Keeffe est née en 1887 dans une ferme du Wisconsin et a vécu jusqu’à 99 ans. Les dernières années de sa vie, elle les passa dans sa maison du Nouveau Mexique. O’Keeffe expose pour la première fois en 1916 à New York, dans la Gallery 291 – alors très courue – tenue par le photographe Alfred Stieglitz, qui devint son mari.

Dans le cercle d’amis – principalement des hommes – de Stieglitz, O’Keeffe cherche sa place. Elle s’engage au National Women’s Party et fait campagne pour le droit des femmes. Au même moment, son mari fait d’elle une importante série de photographies de nus, d’une sensualité intense, qui vont malheureusement concourir à enfermer Georgia dans le statut de femme artiste. Son époux déclarait d’ailleurs que « la femme tire la force de son art de son utérus ». O’Keeffe se battra toute sa vie contre l’interprétation genrée et sexuelle de son art et refusera toujours la catégorisation de femme artiste.

Dans la première salle, ses dessins des années 1910 et 1920 – abstraction presque symboliste – et ses peintures qui reprennent les mêmes courbes et volutes dans une gamme de tons pastels. Notre œil y voit en effet les méandres d’un sexe de femme. Mais notre œil est celui d’un spectateur du XXIe siècle, qui est envahi jusqu’à la fulgurance d’images à caractère sexuel et qui a compris la place des artistes femmes dans l’histoire de l’art. « Si les gens voient des symboles érotiques dans mes tableaux, ils parlent en réalité d’eux-mêmes », rétorquait l’artiste à ce propos.

Une vie de peinture

Pour Georgia O’Keeffe, le chemin fut de dessiner, peindre et sculpter. Un besoin et un choix de vie ressenti dès ses 12 ans. C’est avec ses premiers dessins abstraits et les peintures de bâtiments, faites lors des moments passés à la campagne dans la maison familiale, qu’on comprend ce qui occupe l’artiste : la forme et sa structure. Tout est matière en étudier comment se construit une forme. Et comment la représenter. Les paysages eux aussi deviennent des propositions abstraites sous le pinceau de l’artiste. Ainsi Lake George, 1922, déploie une montagne, une rive et leur double se reflétant dans l’eau du lac. La ligne d’horizon traversant la toile et la divisant en deux parties égales.

Et c’est donc la même chose avec ses somptueuses vues rapprochées de fleurs et de végétaux. Il s’agit d’étudier comment rendre la forme et comment la faire tenir, par sa structure inhérente, sur la surface de la toile. « Je déteste les fleurs. Je les peins parce qu’elles sont moins chères que des modèles et parce qu’elles ne bougent pas », disait-elle ! Voici une plongée au cœur de deux coquelicots rouge sang, leur centre noir d’encre. Voici un liseron blanc, au cœur délicatement vert et rose. Pointons cet avocat posé sur une surface grise, avec un léger reflet gris foncé. Ici, la passion de la forme vous saute au visage.

Installée à partir des années 1950 au Nouveau Mexique, l’artiste s’attelle à représenter sa maison avec son entrée carrée – la série de Patio – d’une manière qui frise l’abstraction. Cette simplification à l’extrême la porte jusqu’à l’essence de la forme. « Rien n’est moins réel que le réalisme, les détails sont déroutants. C’est seulement par sélection, par élimination, par emphase que nous approchons de la vraie signification des choses », expliquait-elle. L’artiste va développer l’art du paysage et être partie prenante de la naissance d’une peinture moderne américaine, non influencée par l’art européen mais s’imprégnant des racines du continent américain et des couleurs de ses terres. Voici From the Faraway, Nearby, 1937, des bois multiples dans une gamme de gris, attachés sur un crâne jaune ocre, sur le fond rose et bleu du désert et de ciel. Et encore, My front Yard, Summer, 1941, une montagne verte à l’horizon, précédée de segments de terres jaunes, ocres et vertes.

Le travail sur l’ossature se poursuit avec une série de Pelvis dans les années 1945, confirmant que c’est la structure, ce qui crée, engendre et soutient la forme, qui passionne l’artiste. On y voit aussi son penchant jamais oublié pour l’abstraction. Les vues qu’elle aperçoit de l’avion qui la mène vers Santa Fé font, elles aussi, l’objet de représentations stylisées à l’extrême.

L’ensemble de l’exposition démontre le parcours magistral d’une artiste qui ne fit aucune concession et qui pratiqua son art durant presque 100 ans ! A voir.

Georgia O’Keeffe
Kunstform Wien
Vienne
Jusqu’au 26 mars
www.kunstforumwien.at

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Georgia O’Keeffe, Oriental Poppies, 1927, The collection of the Frederick R.Weisman Art Museum at the University of Minnesota, Minneapolis, (c) 2016 Georgia O’Keeffe, Museum/Bildrecht, Wien

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Georgia O’Keeffe, Black Mesa Landscape, New Mexico / Out Back of Marie’s II, 1930, Georgia O’Keeffe Museum, Santa Fe, (c) 2016 Georgia O’Keeffe Museum/Bildrecht, Wien

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Georgia O’Keeffe, Jimson Weed/White Flower No. 1, 1932, Crystal Bridges Museum of American Art,
Bentonville, Arkansas, (c) 2016 Georgia O’Keeffe Museum/Bildrecht, Wien, photo Edward C. Robison III

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Georgia O’Keeffe, My Last Door, 1952–1954, Georgia O’Keeffe Museum, Santa Fe, (c) 2016 Georgia O’Keeffe Museum/Bildrecht, Wien

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Georgia O’Keeffe, Music –Pink and Blue No. I, 1918, Collection of Mr and Mrs Barney A. Ebsworth, (c) 2016 Georgia O’Keeffe Museum/Bildrecht, Wien

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Georgia O’Keeffe, From the Faraway, Nearby, 1937, The Metropolitan Museum of Art, New York, (c) 2016 Georgia O’Keeffe Museum/Bildrecht, Wien, photo BKP/ Th

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Alfred Stieglitz, Georgia O’Keeffe, 1918, Alfred Stieglitz Collection, (c) Board of Trustees, National Gallery of Art, Washington

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Alfred Stieglitz, Georgia O’Keeffe, 1918, Alfred Stieglitz Collection, (c) Board of Trustees, National Gallery of Art, Washington

 

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