Cy Twombly ? C’est un géant, un monstre de l’art moderne. Son œuvre est monstrueuse, dans le sens extraordinaire par ses dimensions, son intensité, sa valeur. À tel point que les écrits à son égard se déversent à torrents. Voici un texte de plus, cette fois sur une exposition d’ampleur inédite, flamboyante, au Centre Pompidou.

Il ne vieillissait pas et son art se régénérait, toujours. Cy Twombly (1928-2011) a traversé le siècle dernier, il était « le dernier héros de l’art moderne », comme l’appelle Bernard Blistène, directeur du Musée national d’Art Moderne de la Ville de Paris. On dit de lui qu’il est un chemin de traverse entre l’art expressionniste abstrait de l’immédiate après-guerre et la culture européenne. Américain, il était aussi méditerranéen depuis qu’il s’était installé en Italie dans les années 1950 pour convoquer l’Europe antique dans ses tableaux. Il décède à 83 ans, laissant un art vivant à jamais. Avant de fermer les yeux pour de bon, Cy Twombly prononça ces mots : « J’ai tellement aimé créer. Oh comme j’ai aimé cela. » Puis, après une longue pause : « La force du souvenir est ce qu’il reste. »

Le geste gauchi

Le Centre Pompidou, sous la direction de Jonas Storsve, accorde à l’artiste une rétrospective d’une envergure inédite, permettant de mesurer l’étendue colossale de sa carrière, des crayonnages informes aux vastes tableaux chatoyants en passant par la sculpture et la photo. Comme de nombreux artistes de sa génération, Twombly s’intéresse à la décomposition des formes, au dédain des structures d’un tableau, au désordre. Mais singulièrement, le geste de Twombly est – au milieu de l’histoire récente de l’art – un point de fuite où se rejoignent l’expressionnisme abstrait, le minimalisme et le pop art, sans que l’artiste n’entre vraiment dans l’une de ces catégories.

À ses débuts, Twombly utilise des traits à la mine de plomb comme processus pictural. À première vue, ce sont des gribouillis d’enfant. Aujourd’hui encore, ceux qui le découvrent se targuent en riant de « pouvoir dessiner comme ça aussi » ou disent « C’est puéril ». Mais le trait de Twombly a cela d’enfantin qu’il est inimitable. Des années 1950 à 2000, partout, son tracé gauchi est reconnaissable. Voilà logiquement dans cette abstraction le fil rouge de cette exposition chronologique qui dévoile crescendo l’évolution d’un géant.

L’art du frémissement

En 1952, Cy Twombly quitte sa Virginie natale et rejoint l’Europe pour « étudier les dessins des caves préhistoriques de Lascaux» Le jeune peintre veut revenir à ses origines primitives. Il se plonge ensuite – et ce sera le thème majeur de son œuvre – dans le monde antique. Son image est celui d’un homme discret, sophistiqué et cultivé. On dit – c’est vrai – que son art est littéraire, qu’il est plongé dans la mythologie et la culture la plus fine. Ses lectures sont Goethe, Hérodote, Homère, Horace, Keats, Mallarmé, Ovide, Rilke, Spenser, Sappho ou Virgile. Toutes sont citées dans ses œuvres. Sur ses toiles, il y a des taches, des griffonnages, des coulées de peinture et, à l’instar d’un site archéologique, les écrits sont éparpillés.

Face à ces toiles pourtant, on se dénude de tout ce qu’on sait et on se plonge dans l’histoire de l’humanité comme dans un rêve éveillé, sans contours. Comme une éponge, Twombly absorbe l’Histoire, puis la peint en révélant ce qui était caché jusqu’alors ; comme si après toutes ses riches lectures, il s’en libérait pour puiser au fond de son être. D’ailleurs, dans les années 1950, l’artiste peignait dans le noir pour se défaire de son apprentissage académique. « Il était déterminé à désapprendre ce qu’il savait faire ». L’artiste avait un intérêt certain pour les formes primitives qu’il trouvait en se libérant des usages et réflexes appris. Twombly connait l’Histoire mais il ne la récite pas, il en ressent la tourmente et la peint.

L’effet Twombly

En 1959, Cy Twombly réalise dix peintures du même acabit, aujourd’hui encore parmi les plus énigmatiques et sobres. Il s’agit des Peintures de Lexington. Juste après les avoir terminées, il les envoie à la Leo Castelli Gallery à New York. Mais Castelli refuse d’en faire une exposition car, comme il le dit à l’artiste, « il ne savait pas ce qu’elles étaient. » C’est l’effet Twombly, une apparente simplicité brouillon, provoquant parfois les moqueries. Ces tableaux, à priori blancs avec juste quelques traits étonnent pourtant par la lumière qu’ils dégagent (et que l’on retrouve finalement dans toutes ses toiles). Quand on la perçoit, on se sent comme porté, plus léger et c’est un sentiment d’accalmie, une bonace avant la tempête d’émotions qui surviennent selon chacun. C’est une atmosphère unique et dépouillée qui a le pouvoir de vous clouer au sol. De manière générale, ce qui impressionne le plus est la puissance de l’œuvre qui témoigne d’une énergie intense. Un effet extraordinaire qui ne peut venir que d’un génie.

Cy Twombly
Centre Pompidou
Paris
Jusqu’au 30 avril 
centrepompidou.fr

Cy Twombly

Cy twombly, Blooming, 2001-2008, Collection particulière, (c) Cy Twombly Foundation, courtesy Fondazione Nicola Del Roscio, photo Studio Silvano, Gaeta

Cy Twombly

Cy Twombly, Fifty Days at Iliam Shield of Achilles, Philadelphia Museum of Art, Philadelphie, gift (by exchange) of Samuel S.White 3rd and Vera White, (c) Cy Twombly Foundation, courtesy of Philadelphia Museum of Art, Philadelphie

Cy Twombly

Cy Twombly, Sans titre (Lexington), 1951, (c) Cy Twombly Foundation, courtesy Archives Nicola Del Roscio

Cy Twombly

Cy Twombly, Sans titre (A Gathering of Time), 2003, Udo et Anette Brandhorst Collection, (c) Cy Twombly Foundation

Cy Twombly

Cy Twombly, Sans titre (Grottaferrata), 1957, Collection particulière, (c) Cy Twombly Foundation, courtesy Galerie Karsten Greve, St. Moritz, Paris, Köln

Cy Twombly

Coronation of Sesostris, 2000 Part V, (c) Cy Twombly Foundation, courtesy Pinault Collection

Cy Twombly

Cy Twombly, Alessandro Twombly, 1965, Cy Twombly Foundation, (c) Fondazione Nicola Del Roscio

Extraits de Cy Twombly: Catalogue Raisonné of Drawings, vol. II, t exte de Nicolas Del Rosio1956-1960, Munich, Schrimer/Mosel, 2012 – Kirk Varnedoe (éd.), “Inscriptions in Arcadadia”, dans Cy Twombly: A retrospective, cat. Expo., New York, The Museum of Modern Art, 1994, note 5, p. 16. – du texte de John Yau (éd.), publié dans Cy Twombly, sous la direction de Jonas Storsve, Centre Pompidou, 2016

 

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publié.