Un grand musée d’art moderne et contemporain à Bruxelles ? Tout le monde en rêve. Nous en parlions déjà ici en 2014. Fin septembre, la presse a bruissé d’une nouvelle qui a pris toutes les couleurs de l’automne s’annonçant. Le ministre-président de la Région de Bruxelles-Capitale Rudi Vervoort vient de signer un protocole d’accord avec le Centre Pompidou pour l’ouverture d’un musée dans les bâtiments Citroën en 2020. Bonne ou mauvaise nouvelle ? Quelques points d’analyse.

Qui tient les rênes de la culture à Bruxelles ?

Tout d’abord, il faut reconnaître que la culture à Bruxelles souffre d’un mal presque incurable : le mille-feuille politique. Ainsi, ce ne sont pas moins de 10 ministres qui tiennent entre leurs mains un des aspects de la culture à Bruxelles. On a pu voir une ahurissante photo dans Le Soir du 30 septembre, illustrant la première réunion de la Conférence interministérielle (CIM) Culture qui « se tenait à Bozar à l’initiative de Sven Gatz, ministre flamand de la culture et Alda Greoli, ministre de la culture de la Fédération Wallonie-Bruxelles. » On y voit sept ministres. « Si Didier Reynders, Jean-Claude Marcourt, Philippe Muyters et Maxime Prévot n’avaient pu faire le déplacement, ils étaient déjà sept autour de la table pour cette première : Sven Gatz, ministre flamand de la culture, Rudi Vervoort, ministre-président de la Région Bruxelles-Capitale, Pascal Smet, ministre chargé de la Culture à la VGC, Isabelle Weykmans, ministre de la culture du Gouvernement de la Communauté germanophone, Elke Sleurs, secrétaire d’État à la Politique scientifique fédérale, Alda Greoli, ministre de la culture de la Fédération Wallonie-Bruxelles et présidente de la CIM et Fadila Laanan, ministre chargée de la Culture à la Cocof. »

Si Sleurs est ministre fédérale en charge de la Politique scientifique, c’est-à-dire, entre autres, des musées fédéraux, Vervoort, en tant que Ministre-Président du Gouvernement de la Région de Bruxelles-Capitale chargé des Pouvoirs locaux, du Développement territorial, de la Politique de la Ville, des Monuments et Sites, des Affaires étudiantes, du Tourisme et du Port de Bruxelles est chargé du tourisme à Bruxelles. C’est sans compter sur Alda Greoli, qui remplace Milquet, Vice-Présidente et Ministre de la Culture et de l’Enfance à la Fédération Wallonie-Bruxelles.

Si l’un a pour objectif d’attirer les touristes à Bruxelles (excellent objectif), l’autre tient en main les clés des bâtiments des musées, la dernière décidant des grandes orientations de la culture à Bruxelles et en Wallonie. Pour ne citer que ces trois-là. Ajoutons que si Jean-Claude Marcourt est chargé à la FWB de la Promotion de Bruxelles dans ses aspects économiques, Rachid Madrane est aussi en charge de la Promotion de Bruxelles mais dans ses aspects culturels. Vous suivez ? Ce mille-feuille censé rendre la politique de plus en plus fédérée crée des ministres avec chacun une partie des compétences et donc une partie seulement de pouvoir. De quoi rigidifier voire rendre impossible toute avancée.

Où se cache l’art contemporain à Bruxelles?

Au même moment où des dizaines de galeries, dont une grande partie de galeries internationales, ainsi que des centres d’art publics ou privés (Wiels, BozarCentrale for Contemporary Art, mais aussi C.A.B.Maison Particulière, Fondation Boghossian, etc.), des collections privées locales ou internationales mais installées à Bruxelles font un travail formidable pour montrer l’art actuel. Au même moment où la foire Art Brussels a pris une ampleur extranationale, il n’y a pas de musée d’art contemporain à Bruxelles. Et aucune politique digne de ce nom d’acquisition d’art actuel. Rappelons que les collections (fédérales) d’art moderne des Musées royaux des Beaux-Arts (MRBA) ne sont plus visibles depuis 2011, à l’initiative du directeur. Nous en parlions ici. L’art contemporain est donc dans les galeries et chez les particuliers.

Il y a un an, la Région de Bruxelles-Capitale rachetait le bâtiment Citroën au groupe automobile français PSA pour 20,5 millions d’euros. « C’est signé. Le groupe automobile français PSA, la SAF (Société d’acquisition foncière de la région bruxelloise) et le gouvernement bruxellois ont signé l’acte notarié faisant de la Région le propriétaire du vaste bâtiment de 45 000 mètres carrés abritant atelier et show-room de Citroën en bordure du canal. Une partie du site hébergera un musée dédié à l’art contemporain, le reste étant converti en logements destinés à assurer la rentabilité de l’ensemble du projet », pouvait-on lire en octobre 2015 sur le site de la RTBF. Un lieu magnifique, immense, à rénover. Alors que les annexes des MRBA sont vides depuis des années. Une situation intéressante dans la ville, qui pourrait redynamiser le quartier du canal. Petit souci : l’entité Région de Bruxelles-Capitale ne possède pas de collections d’art moderne et contemporain. L’Etat fédéral en possède un peu, planquées dans les réserves des MRBA. Mais on apprend que ces collections, non suivies, présentent des trous de plusieurs années puisqu’il n’y a pas de politique d’acquisition autre que celle du copinage, ni budget.

Mais, on le sait, les grandes banques comme ING, Belfius, possèdent de belles collections. D’autre part, les collectionneurs privés belges sont encensés partout sauf chez eux. Rappelons la magnifique exposition organisée au Tripostal à Lille sur les collectionneurs belges autour de Courtrai. On y découvrait une quantité impressionnante d’œuvres magistrales, de qualité muséale. Des œuvres, il y en a. Beaucoup. D’artistes belges et internationaux. Une réserve où aller puiser.

Et pourtant, Pompidou…

Le ministre Rudi Vervoort signe un protocole d’accord avec le Centre Pompidou. Une bonne idée ? Certes, le Centre Pompidou a une visibilité et un rayonnement mondiaux. Dans l’émission Les Décodeurs de l’info du dimanche 2 octobre, il était judicieusement expliqué que le Pompidou est une marque. Une marque internationale. Ouvrir une antenne à Bruxelles permet en effet à cette marque de faire tourner sa collection. Et à la nouvelle localisation de profiter de la visibilité de cette marque. A Bilbao, depuis 1997, le Guggenheim a déployé une annexe qui vit cahin-caha. A Abu Dhabi s’ouvrira, en 2017, à la demande des Emirats arabes unis, une extension du Louvre. Mais à Bruxelles ? Bruxelles a-t-elle besoin d’un parrain ?

Première crainte, qui se justifie à la lecture de la presse parisienne : que nous soyons bouffés tout crus par les Français ! Que le Centre Pompidou vienne avec ses collections – majestueuses – et que les artistes belges d’aujourd’hui et d’hier soient oubliés. Que ce projet ralentisse encore le dossier de réouverture des collections d’art moderne aux MRBA. Que notre mille-feuille décisionnaire soit encore un peu plus complexifié par l’arrivée d’un acteur étranger.

Pour l’engloutissement tout crus, lisons la presse française. « Un Centre Pompidou à Bruxelles d’ici à 2020 », titrait Le Monde du 30 septembre, au lendemain de la signature entre Serge Lasvignes, président du Centre Pompidou et Rudi Vervoort. « Ce sera le Centre Pompidou. Bruxelles a trouvé le partenaire qui lui manquait pour la réalisation de son ambition : la création d’un vaste musée d’art moderne et contemporain, censé devenir le « vaisseau culturel » de la ville-région, selon son président, Rudi Vervoort. Pour donner une idée du projet en gestation, le président de Pompidou, Serge Lasvignes, n’évoque ni la décentralisation de son institution à Metz ni son implantation à Malaga. Il compare plutôt l’accord conclu à celui qui régit le Louvre Abu Dhabi : une aide à la création d’une grande institution, suivi de la constitution par celle-ci de ses propres collections. » Aïe.

« Le Centre Pompidou de Paris va ouvrir un musée à Bruxelles, écrivait Le Figaro. Aux termes de l’accord, le Centre Pompidou mettra une partie de ses collections, riches de 120 000 œuvres, dont seuls 10 % sont montrés au public, à la disposition du futur musée bruxellois. » Aïe, aïe, aïe.

« Le Centre Pompidou, qui fêtera ses 40 ans en janvier, mettra une partie de ses collections, riches de 120 000 œuvres mais dont seuls 10 % sont montrés au public, à la disposition du futur musée bruxellois. Il « contribuera en outre à la vie » de l’institution en l’aidant à « constituer une collection » propre et à obtenir des prêts de grands musées internationaux, a expliqué le patron de Beaubourg, l’un des musées les plus fréquentés au monde – plus de 3 millions de visiteurs en 2015. Le nouvel espace aura également pour mission de développer la scène artistique locale, avec l’aide de collectionneurs et d’autres institutions, a précisé Vervoort », lisait-on dans Libération. Ouf.

Paris à Bruxelles ?

Mais à Bruxelles, est-ce nécessaire ? Décidément, les Belges sont pétris de complexes. Pourquoi diable avons-nous besoin de la France pour présenter de l’art moderne et contemporain ? Bruxelles n’est-elle pas un carrefour important de l’art ? Et cela depuis des siècles ? Les artistes belges ne méritent-ils pas d’être célébrés ?

C’est , journaliste flamand, qui résume parfaitement la situation sur Daardaar (10 octobre) : « En une seule poignée de main, Bruxelles est pour ainsi dire devenue une dépendance de Paris. En effet, le futur musée d’art moderne et contemporain, qui investira l’ancien garage Citröen le long du canal de Bruxelles, accueillera une partie de la riche et somptueuse collection du Centre Pompidou. Les responsables de ce dernier ne se sont d’ailleurs pas fait prier pour immédiatement annoncer sur Twitter l’ouverture du nouveau Centre Pompidou Bruxelles. […] Résultat des courses : une absurdité totale typiquement de chez nous. D’ici quelques années, Bruxelles disposera d’une très belle collection qui, il est vrai, attirera les visiteurs en grand nombre mais qui aura été choisie par Paris alors qu’au même moment, la collection belge d’art moderne empoussiérera dans une cave obscure. »

Le mot-clé ? Synergie !

Quel musée bruxellois collectionne et montre les artistes belges vivants ? Le Musée d’Ixelles, petit musée communal qui fait le travail d’un grand. Et sinon ? Personne. Pourquoi, tandis que la majeure partie des artistes actuels tirent le diable par la queue ? Cet éternel problème ne pourrait-il pas être résolu avec de vrais choix politiques ? Un comité de sélection ? Une volonté de rendre visibles les acteurs vivants de l’art actuel ?

Les Bruxellois n’ont pas à être complexés par leur histoire de l’art ! Bien au contraire. Ils ont dans leurs mains assez d’atouts pour créer seuls un musée d’art moderne et contemporain. La ville en a besoin. Certes, il manque des moyens, des œuvres. Mais il manque surtout d’une vue d’ensemble ! Une législation souple envers les grands collectionneurs belges – qui seraient ravis de prêter à long terme quelques-unes des œuvres en leur possession. Une vraie synergie entre les différents niveaux de pouvoir. Des décisions qui ne sont pas axées uniquement sur la rentabilité mais aussi sur la valorisation de notre patrimoine culturel. Le choix d’ouvrir un musée pour les citoyens et pas seulement pour attirer les touristes. Car un musée n’est pas qu’un incitant économique, ses missions sont bien plus vastes et intéressantes. Le choix de soutenir de manière cohérente les artistes actuels, entre autres avec une vraie politique d’achat, et le désir d’offrir aux citoyens un musée du XXIe siècle où se rencontreraient artistes, visiteurs, prescripteurs, étudiants, écoles autour de l’art moderne et de l’art qui se crée aujourd’hui. Plus facile à écrire qu’à faire ?

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