Pour inaugurer la saison, le Wiels confie ses espaces à Helena Almeida, l’une des plus grandes plasticiennes contemporaines portugaises. Corpus : tout, ou presque tout, est dans le titre d’une exposition qui révèle l’essentiel de 50 années de création. Le corps de l’artiste est à l’œuvre et s’investit dans un sillon qui en fait le thème récurrent. Graphique, presque austère, ambivalente et pudique tout à la fois, Almeida est puissante dans sa recherche. Voilà un travail simple, élégant mais non moins construit et profond. Une longue continuité en constante redéfinition qui parcourt peinture, photographie, vidéo et performance. Un cheminement dont la pureté faite de légèreté visuelle sied parfaitement à la sobriété du Wiels.

Née à Lisbonne en 1934, formée à la peinture dans cette ville, c’est dans l’atelier de son père sculpteur qu’Helena Almeida devient son modèle et apprend les contraintes de la pose, de la résistance du corps immobile. Après les Beaux-Arts, elle va créer elle-même avant et après la révolution portugaise de 1974, dans un paysage plastique pratiquement réservé aux hommes et où le corps est quasiment absent. Rebelle, Almeida refuse de limiter son pinceau aux limites traditionnelles du cadre. Elle s’en s’affranchit rapidement et enfreint les règles dans une volonté de faire du nouveau sens. Elle joue très vite du hors-champ. L’audace, c’est de vouloir.

Commençons par une œuvre liminaire de 1969, Sans titre, notre préférée. Une pièce hybride à la force plastique éclatante. La peinture prend corps et défie, à sa manière, la surface plane du tableau. La découverte de Lucio Fontana à la Biennale de Venise en 1966 et la sève intellectuelle du spatialisme y sont certainement pour quelque chose. La référence au corps, l’évocation de la féminité sont déjà présentes dans ce déshabillage du châssis qui frôle la sculpture. L’artiste déconstruit les composantes du tableau, isolant quelques questionnements qu’elle développera et approfondira plus tard, par séquences. Comme si elle décomposait un problème, en toute simplicité, en toute limpidité.

Années 1970. L’époque est aux changements et aux révolutions. Helena Almeida se laisse attraper par la photographie et introduit dans son travail ce médium alors considéré comme secondaire, s’ouvre à un environnement non pictural et y transpose sa quête. L’artiste change de focale et nous propose un autre regard. Elle s’affirme conceptuelle. Le corps de l’artiste s’approprie l’espace. Il dessine, sculpte, modifie la toile, oscille de la poésie à la réflexion. Tout ce qui a fait sa palette de peintre s’adapte au nouveau médium. Elle théâtralise son corps qui désormais habite son art. Almeida est dans l’œuvre, modèle et créatrice à la fois, dans un investissement mental, sensible et physique. Elle abolit la frontière entre univers physique et intérieur.

Dans la série Peinture habitée (1975), une couleur plate, uniforme, un bleu presque matériel, est peinte par-dessus la photo de l’artiste en noir et blanc qui disparaît progressivement sous la peinture. De là à deviner ses filiations artistiques, il n’y a qu’un pas. Ce bleu outremer rappelle le monochrome International Klein Blue (IKB) d’Yves Klein, lui qui considérait la peinture comme la fenêtre d’une prison. Toile habitée (1976) nous montre l’artiste vêtue d’une robe de toile blanche, un cadre immaculé sous le menton. Le trait s’envole, prends corps et volume sous la forme d’un fil de crin noir dans la série Dessin habité. C’est à son conjoint, l’architecte Artur Rosa, qu’elle confie l’objectif. En photographe, il suit les instructions minutieusement dessinées au préalable pour chaque prise de vue. Helena Ameida est en même temps l’objet et le sujet de chaque œuvre. Sensible et obstinée dans ses recherches, elle fait disparaître son visage au fur et à mesure qu’elle avance. Il ne reste que son corps dont elle ne montre que des fragments, les pieds et les mains.

Dans son premier film, Ecoute-moi (1979), elle n’est qu’une ombre derrière une toile, tentant presque avec désespoir de laisser une empreinte. Bouleversant. Ses prestations chorégraphiques touchent plus qu’elles ne séduisent. Dans sa vidéo Séduire (2002), plus âgée déjà, elle esquisse un ballet maladroit avec des chaussures à talon, répétant les mêmes mouvements. Art et poésie se croisent avec justesse dans un dépouillement et une simplicité qui stimulent autant l’intellect que les émotions. Concentration, entêtement et intériorité forment cette dimension suprasensible que l’on perçoit chez l’artiste dans tous ses glissements de style. C’est par l’émotion que l’on appréhende ce travail métaphorique sans ostentation mais d’une rare finesse. Très souvent un retour à soi qui nous défait de l’assise profonde que constitue notre relation avec l’extérieur. Courez au Wiels voir l’exposition de cette grande dame !

Helena Almeida : Corpus
Wiels
354 avenue Van Volxem
1190 Bruxelles
Jusqu’au 11 décembre
Du mardi au dimanche de 11 h à 18 h
www.wiels.org

Helena Almeida

Helena Almeida, Toile Habitée, 1976, photo Elisabeth Martin

Helena Almeida

Helena Almeida, Ecoute-moi, 1979, Photo Elisabeth Martin

Helena Almeida

Helena Almeida, Sortie Noire, 1995, (c) Wiels

Helena Almeida

Helena Almeida, Dessin habité, 1975, photo Elisabeth Martin

Helena Almeida

Helena Almeida, Peinture habitée, 1975, (c) Wiels

 

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