La Laurentin Gallery nous régale d’une vingtaine de peintures, dessins et estampes de l’artiste catalan Antoni Tàpies. De nos jours, alors que le seul nom de Tàpies est devenu le symbole d’une des plus heureuses créations de la deuxième moitié du XXe siècle, ses expositions en Belgique sont rares. Celle-ci est d’autant plus précieuse que c’est la première en galerie.

Né à Barcelone d’un père avocat et d’une mère issue d’une famille de libraires et d’éditeurs, Antoni Tàpies (1923-2012) fonde le mouvement Dau al Set et la revue qui porte le même nom. Il expose pour la première fois dans sa ville natale en 1950, obtient une bourse d’études à Paris en 1951, participe à la Biennale de Venise en 1952, débarque à New York en 1953 d’où il revient avec l’idée que son œuvre doit s’émanciper des références littéraires qui imprégnaient ses tableaux jusqu’alors. C’est en 1956 que se tient sa première exposition personnelle à Paris. Son aura ne fait que s’étendre par la suite et sera couronnée par un Lion d’Or à la Biennale de Venise en 1993.

La peinture de Tàpies est un acte de puissance. Parce qu’elle l’engage dans une aventure totale, une redéfinition de l’art dans un contexte nourri de l’expérimentation artistique de l’après-guerre. Une odyssée sublime, autant philosophique et métaphysique qu’immersion dans la réalité, le quotidien, la banalité. Elle est à la fois expression intime d’un moi inquiet et préoccupation sociétale et politique, conscience profonde et vision globale du monde. L’inspiration plastique lui vient des Etats-Unis, d’Italie, de France mais encore d’Orient.  « J’ai voulu montrer que nous sommes unis à chaque détail, chaque chose, chaque arbre, chaque montagne (…). Il y a une part de vérité, nous savons très bien que nous créons la réalité. Mais si on comprenait que toute cette réalité n’a pas besoin des hommes pour exister, on serait un peu plus humble et un peu plus respectueux aussi, non seulement de la nature mais également des hommes». Tout y est : la condition existentielle de l’homme, de l’artiste et de l’œuvre.

Tàpies est marqué par la guerre civile espagnole et ses atrocités, par la dictature franquiste et par son attachement à la Catalogne. Fragilisé par une grave infection pulmonaire qui met son corps à rude épreuve dès ses 18 ans, pendant ses deux années de solitaire convalescence et de repos forcé, il lit assidument et décide de se tourner définitivement vers l’art. Son travail s’apparente à un sentier semé d’indices, une infusion de symboles qui donne la parole tantôt aux pinceaux, tantôt aux objets. Humbles, hétéroclites, toujours extraits de la vie de tous les jours, ceux-ci deviennent des abstractions. Car l’artiste ne souhaite pas séparer le quotidien de l’art. Celui-ci se révèle espace de méditation, pensée existentielle, collusion entre esprit et matière. Cri de douleurs aussi.

Denses, lourdes, onctueuses, les couches de peinture pâteuses s’étirent avec une force primitive. La palette est grave, austère,  faite d’ocres, de gris, de noirs, de rares rouges saillants, douloureux et sanguinolents. Du sable, de la terre, du bois ou du vernis s’y mêlent parfois. De temps en temps des touches immaculées, éblouissantes. Tàpies donne la parole à la matière – le coeur de son travail –  dans une unité qui intègre l’écriture ainsi que certains signes mathématiques. La croix revient tel un rituel ésotérique. Sur certaines toiles, l’encre et le pinceau se précipitent, témoignant de sa passion pour l’art oriental et la calligraphie.

La Laurentin Gallery a rassemblé des pièces allant de 1958 à 2010. Notons Petit Ovale Blanc créée aux USA en 1958, Empreinte de Semelle marron (1981), ce A Renversé (1984) comme un écho au prénom de l’artiste, Copa I (2001), assemblage d’objets et de bois, Composition (2006) ainsi que Signes et Jambe (2006) d’où sourd un cri intérieur. Depuis ses débuts, Tàpies affectionne la représentation du corps ou de certaines parties. Finalement, Tableau avec formule ( 2010) rappelle sa passion pour les mathématiques.

Antoni Tàpies
Laurentin Gallery
43 rue Ernest Allard
1000 Bruxelles
Jusqu’au 14 janvier 2017
Du mardi au samedi de 10h30 à 18h30
www.galerie-laurentin.com

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Antoni Tàpies, Sinuos vertical, 2007, (c) Laurentin Gallery

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Antoni Tàpies, Copa I, 2001 (c) Laurentin Gallery

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Antoni Tàpies, Poem 6, 1974, (c) Laurentin Gallery

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Antoni Tàpies, A renversé, 1984, (c) Laurentin Gallery

 

 

 

 

 

 

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