Peut-on réellement juger d’un homme sur une simple rencontre ? Le journaliste, soumis à cet exercice, se retrouve dans une position délicate. Malgré les renseignements pris en amont, la plume reste fortement dépendante de ce qu’elle trouve sur le terrain. Entre recul et promiscuité, c’est un véritable numéro d’équilibriste qui se joue lors de ces rencontres, avec l’objectif ultime de saisir l’instant, sans généralités ni fioritures. Et là encore, les traquenards sont légion : certains artistes, rodés à la communication, se jouent des médias, relégués au rang de vulgaires faire-valoir. L’authenticité, la sincérité sont des essences rares, que l’on se doit de récolter précieusement. Fort heureusement, quelques minutes avec Ben Wilson suffisent à comprendre que l’usurpation n’est pas dans ses habitudes.

Cela fait onze ans que l’homme écume les trottoirs, transformant chewing-gums esseulés en miniatures éphémères. Celles-ci durent de six mois à deux ou trois années, en fonction de la fréquentation des lieux. Ces chewing-gums peints à même le sol l’ont progressivement rendu célèbre, surtout sur la Toile. Pourtant, Ben n’est pas vraiment homme à surfer sur le succès. Ni site Internet, ni page Facebook, l’artiste fait plutôt dans le tangible : une démarche très roots qui lui correspond bien.

Pour tenter de comprendre ce qui anime Ben Wilson, pas besoin de se lancer de grands débats d’idées ou dans un étalage de pathos du plus bel effet. Il suffit de se porter quelques heures à hauteur de sol et d’observer la tranche de vie qui se dessine à nos regards. C’est un Ben Wilson couché sur les marches de la place de la Bourse à Bruxelles que nous retrouvons ce matin. Vêtu d’une combinaison fluorescente maculée d’acrylique, les tempes légèrement grisonnantes, l’artiste pourrait passer pour un ouvrier communal en pleine défaillance bibitive. Il n’en est rien : allongé dans sa position caractéristique, Ben entame sa première œuvre du jour : une image pour An, membre de l’ASBL Curieus, organisatrice du festival Volta. Les dédicaces, cela fait longtemps que l’homme y est habitué.

« Depuis que j’ai commencé, il y a onze ans, ça m’a toujours fasciné de voir les gens venir spontanément vers moi me demander de peindre pour eux. Je me souviens d’une jeune fille qui s’est approchée et m’a dit : « J’ai 16 ans. Pourriez-vous dessiner 16 bougies, s’il vous plaît ? » (il sourit) C’est pour ça que j’ai un livre où je consigne les requêtes et, parfois, les gens viennent me demander des dédicaces. Il n’existe qu’un seul Chewing-gum Man, les gens veulent donc quelque chose de personnel. » L’homme n’est pas avare de bons mots, qu’il distille au gré des rencontres, saupoudrés de malice et d’un léger accent cockney : « Lundi, quand je suis arrivé, il tombait des cordes,  j’étais donc fameusement mouillé… J’ai choisi la pire semaine pour venir, mais bon, je viens de Londres, donc je suis un expert… »

La routine semble rodée : quelques minutes de travail sur sa figure du jour, puis le peintre relève la tête, échange quelques mots avec sa femme – exceptionnellement présente ce jour-là –, redonne quelques coups de pinceau tout en discutant, réchauffe son œuvre avec un petit chalumeau, puis se replonge dans sa besogne créatrice. Un reportage diffusé la veille sur la VRT a suscité la curiosité des badauds et l’artiste est régulièrement abordé pour des questions, photos, etc. Très calme, Ben Wilson s’arrête volontiers quelques minutes pour discuter de tout et de rien… Chacun veut savoir où trouver ses pépites, disséminées sur l’ensemble du piétonnier. Ben les renseigne inlassablement, discute, sourit… L’artiste trouve du plaisir dans ces rencontres éphémères, lui qui adore imaginer le fonctionnement des gens, leur « cartographie interne », comme il aime à l’exprimer.

« J’ai été sculpteur sur bois pendant des années. J’ai vendu mon travail dans les galeries. Mais cela m’a permis de réaliser que ce travail ne pouvait pas être vendu. Je n’aimais pas le fait que l’art soit une commodité, je voulais que l’art soit à propos des gens. J’ai décidé de travailler de cette façon, c’était un choix, une décision, car j’ai compris le marché de l’art et certaines choses à propos des organisations qui montrent de l’art. Je voulais court-circuiter tout cela. Je ne voulais franchement rien avoir à faire avec ces gens-là. J’y ai pris part, évidemment, et c’est intéressant dans un sens… et c’est toujours bien quand quelqu’un veut montrer ton travail dans une galerie, dans un musée ou ailleurs. (…) Mais j’aime créer un art qui a un contexte, un environnement duquel il est sorti. Je ne suis pas Banksy, en train de ramper pendant la nuit. Je suis ici… et je n’ai pas besoin de me faufiler pendant la nuit. Je peux écouter ce que les gens aiment, leur vie telle qu’elle est. Mon travail est – heureusement – une affirmation de la vie. Les gens sont venus et m’ont demandé de faire des images pour eux et sur leur vie. Si j’avais fait cela dans une galerie, cela n’aurait pas été la même chose. Cela aurait été une forme d’art complètement différente. »

En passant ce matin près du ministère flamand des Sports, l’artiste a constaté qu’une de ses œuvres avait disparu. « Les gens deviennent trop possessifs avec ce qu’ils ont créé. Souvent ils prennent cela trop au sérieux… » Avec son brûleur, Ben peaufine les dernières touches de son œuvre du jour : « La technique, c’est que tu ne peux pas réaliser les détails sans le brûleur. C’est donc un processus assez spécifique, en termes de ce qui fonctionne ou pas… et la méthode évolue encore. »

Berlin, Paris, Bruxelles, bientôt Anvers… Les chewing-gums de Ben l’ont déjà mené bien au-delà de la Barnet High Street, son premier lieu d’exposition. Au fil du temps, l’artiste a développé une certaine science de la rue, qu’il distille avec parcimonie à qui veut l’entendre : « Tu vois toutes sortes de choses… Quand je faisais des images pour les bandes de graffeurs il y a quelques années, un jeune venait parfois détruire l’image de ceux de l’autre gang. Tu te retrouves souvent pris dans ce genre d’histoire, tu dois donc t’adapter. J’essaie d’avancer sans faire de bruit à travers les différentes situations qui se présentent. Mais c’est parfois intrigant. Il y a un gars, dont je ne me souviens plus du nom mais qui m’a payé un verre au café, là-bas – à l’endroit que vous voyez, là-bas, les pierres disposées en rectangle. Et donc, cette personne me raconte ceci : « Il y avait un kiosque, ici, avant… » Il avait été exproprié par la commune et il a donc dû quitter son kiosque. Il était là depuis des années. C’était un Italien, un homme charmant… Il vendait des magazines, du tabac. Et quand il a perdu son permis et qu’il a dû partir, il a tout simplement fait brûler l’endroit… Mais j’aimerais bien savoir s’il y a eu des photos de ce petit chaos. Comme ça, je pourrais faire un petit mémorial… Parce que les gens vous racontent beaucoup d’histoires sur cet endroit et ce qu’il y avait avant. Et si tu travailles assez longtemps quelque part, tu commences à te rendre compte des changements, de ce qui s’y trame. Mais ici, quatre jours d’affilée, ce n’est pas assez… »

Il est presque midi. Son œuvre finie, il est temps de laisser partir Ben pour un autre spot. Une dernière question : son endroit parfait pour créer ? « Il n’y a pas d’endroit parfait. C’est un peu comme être médecin légiste. Tu commences à remarquer certaines choses avec le temps. (…) S’il y a un problème de drogue, tu t’en rends compte en voyant certaines personnes toujours au même endroit. Tu vois où les gens traînent. Tu apprends donc à connaître ces endroits en travaillant. C’est une sorte d’exploration de la vie de tous les jours et c’est ce qui m’intrigue vraiment. Mais il y a tellement de façons de faire. Si je le voulais, je pourrais me servir de mes créations pour faire de la pub, mais je ne souhaite pas. Je veux que le monde soit un symbole de pensée créative et indépendante. Il est vraiment important pour moi que des personnes puissent sortir des sentiers battus et trouver d’autres moyens de résoudre leurs problèmes dans leur environnement, car c’est notre environnement… et c’est un espace où les gouvernements ou juridictions locales n’ont aucun contrôle, c’est un espace où quelque chose peut advenir. En Grande-Bretagne, par exemple, il y a un vrai problème immobilier. Les jeunes et les gens les plus pauvres, les artistes, doivent quitter Londres. C’est de plus en plus dur, le message que tu reçois est celui de la publicité, du matérialisme… Je pratique une forme d’art qui peut arriver dans tous les quartiers, où l’on peut voir de plus en plus de gens, exclus… Pour moi, cet art est une célébration du pouvoir de l’esprit créatif : peu importe à quel point tu peux enfoncer quelqu’un, il va toujours revenir et trouver une autre façon pour rester humain, rester en vie… et c’est ce que j’aime. Il y a une sorte d’humour là-dedans, c’est donc la forme d’art que j’explore actuellement. Mais qui sait comment cela va évoluer ? Et où cela me mènera ? »

 

Ben Wilson work

Ben Wilson en pleine création, photo Eric Mabille

Ben Wilson art 6

Ben Wilson, photo Eric Mabille

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Petite galerie en plein air de Ben Wilson, photo Eric Mabille

Ben Wilson Art 2

Ben Wilson, photo Eric Mabille

Ben Wilson Encounter

Un processus créatif émaillé de rencontres, photo Fabian Meulenyser

Ben Wilson Art

Ben Wilson, photo Eric Mabille

Ben Wilson art 4

Ben Wilson, photo Eric Mabille

Ben Wilson art 4

Ben Wilson, photo Eric Mabille

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