Début septembre, la Roberto Polo Gallery, en partenariat avec la Ville de Bruxelles, organise une exposition qui met en dialogue huit peintres américains et huit peintres belges, dans les bâtiments Vanderborght et dans le cinéma Galeries. 

Cette idée d’exposition est née de la conversation entre deux passionnés de peinture, la commissaire indépendante, critique et historienne de l’art américaine Barbara Rose et le galeriste Roberto Polo. Intitulée Painting After Postmodernism | Belgium – USA, l’exposition présentera, de mi-septembre à mi-novembre, 16 solos soit plus de 256 peintures par 16 artistes. Oui, il y a un retour de la peinture. Nous en avions déjà parlé.

À l’occasion de l’exposition, le Cinéma Galeries I The Underground, présentera conjointement une série de films sur le thème des peintres et de la peinture (dont plusieurs de Barbara Rose), choisis par Dominique Païni, historien du cinéma renommé, anciennement directeur de la Cinémathèque française, du Centre national d’art et de culture Georges-Pompidou et de la Fondation Maeght.

C’est Marcel Duchamp qui déclara en 1918 que la peinture était morte. Pourquoi eut-il autant d’adeptes ? Le postmodernisme vit apparaître des artistes ingurgitant et recrachant des photos et images des médias, des pop artistes jusqu’aux créatifs actuels. Dans ce flot d’art conceptuel, il est toujours resté des peintres qui se sont attelés à leur chevalet, cherchant encore et toujours ce qui peut être transmis de l’âme et du cœur au travers d’une pratique classique.

Dans les décennies avant et après la Seconde Guerre mondiale, Picasso, Matisse, Miró et l’école de New York ont continué à faire des peintures murales monumentales d’un niveau rappelant la qualité d’un art à son apogée à une époque révolue. Néanmoins, dans le contexte politique radical des années 1960 et 1970, il était tendance de sonner le glas de la peinture, car elle était perçue comme produit de la culture bourgeoise. À sa place, les galeries et musées définirent l’art conceptuel, la vidéo, les médias mixtes et les installations, c’est-à-dire tout ce qui niait la position hégémonique de la peinture. Celle-ci, privée de la richesse de son héritage, fut réduite à une pure expérience visuelle, vide de contenu, métaphore ou surface. Le critique d’art dominant après la Seconde Guerre mondiale, Clement Greenberg, insistait sur le fait que la peinture, afin de rester pure, devait s’adresser à la vue seule. Toutes les traces de la main devaient s’effacer en faveur de l’impact rétinal.

Mort de la peinture ? Pas pour toujours. En Belgique, Danièle Gillemon a publié un livre réquisitoire pour défendre les peintres. Nous en parlions ici. Au cours de nos multiples visites, nous avons pu constater que la peinture revient, et pas seulement aux cimaises de la Roberto Polo Gallery. C’est une vague de fond qui soulève les œuvres parfois austères des artistes conceptuels, une envie de sang, de viscères, de belle main et de savoir-faire. Creuser dans le travail en solitaire, le moment prolongé devant la toile, en se confrontant aux matériaux… Sterling Ruby ne disait-il pas il y a un an à la Galerie Xavier Hufkens : « Mais l’idée qu’il faut absolument faire quelque chose de complètement nouveau, je trouve que c’est du bullshit complet. Vous savez, ici, j’ai éprouvé autant de difficultés que pour produire une vidéo. Il y a quelque chose de très simple, mais ça prend des heures pour trouver un équilibre. Je me suis retrouvé seul devant l’œuvre, dans un face-à-face pas forcément confortable. L’état du travail en cours est comme un miroir de l’ego. »

Pour Painting After Postmodernism | Belgium – USA, Barbara Rose a sélectionné huit artistes américains qu’elle admire, et huit artistes belges. Rose est historienne de l’art, spécialiste en maîtres anciens et en art médiéval. Passionnée par les peintes hollandais et flamands en Espagne.

Rencontre en avant-première avec la commissaire de l’exposition

Pourquoi faire une telle exposition en Belgique ?

Barbara Rose.– Avec Roberto, nous avons échangé des images durant des mois. J’envoyais des œuvres d’artistes américains, lui me faisait parvenir des œuvres des Belges qu’il aime bien. Les Belges sont des grands peintres, sans doute en raison de la tradition de la peinture avec Rubens, Memling.

Qu’est ce qu’un vrai peintre ?

La peinture, ce n’est pas la reproduction d’images. Un vrai peintre, c’est celui qui, devant sa toile, reproduit un geste. Pendant 20 ans, je n’ai rien vu de nouveau dans les ateliers et les galeries. Rien qui m’intéressait. Un grand peintre, c’est quelqu’un qui a de grandes ambitions. Un peintre doit avoir un haut niveau de culture, un savoir-faire, connaître et maîtriser les médiums. Et il doit connaître l’histoire de l’art. 

Comment sélectionnez-vous un artiste ?

Je vais dans son atelier. Il faut que je sois frappée. Il y a l’œuvre, il y a la technique, il y a l’ambition. Aujourd’hui, la plupart des artistes ne fabriquent plus leurs pièces. C’est fabriqué par d’autres. Où est la belle main ? L’œuvre est devenue un produit, une marchandise. Tous les artistes que nous allons présenter respirent le même oxygène, la plupart du temps sans se connaître. Une étonnante cohérence existe entre leurs œuvres et ils connaissent leur métier. Les Américains sont reclus dans leur atelier depuis que les postmodernistes leur ont déclaré la guerre.

Vous n’aimez pas les artistes conceptuels ?

Vous savez, l’art conceptuel, ça arrange les galeristes. Il faut très peu de matériel, il ne faut pas de stock, il s’agit juste d’inviter l’artiste. C’est commode ! Nous vivons aujourd’hui un moment de chaos inouï. Avec une modification des pôles économiques. Dans ce changement de paradigme, les artistes ne sont plus tout seuls dans leur atelier. Ils produisent des objets. Certains même en usine. Les jeunes artistes qui manipulent les nouvelles technologies ne connaissent plus l’histoire de l’art. Ce sont des génies incultes ! 

Comment tout cela est-il arrivé ?

La tradition de la peinture à l’huile a été inventée en Flandre. Puis exportée en Italie. Précédemment, la peinture était sous forme de fresques (et de manuscrits et tapisseries) et commandée par l’Eglise ou l’Etat. L’arrivée de la peinture à l’huile entraîne la peinture de chevalet. L’œuvre devient portable et peut donc être revendue. Cette pratique est liée au développement de la bourgeoisie et du capitalisme. A partir de ce moment-là, les gens qui ont les moyens s’emparent de l’art. Aujourd’hui, l’art est devenu une marchandise. Une marque. Un objet de luxe. Tout le monde collectionne, même Bill Gates ! Si l’argent achète tout, d’où viennent les valeurs ?

Vous voulez dire qu’aujourd’hui il n’y a plus d’artistes ?

Les nouveaux riches veulent ce qui est à l’avant-garde. Mais tout a été dit et fait. Il n’y a plus rien de blasphématoire ni d’obscène. Il n’y a donc plus d’avant-garde. Nous sommes arrivés au-delà du postmodernisme. Il faut retourner à l’artiste seul devant sa toile, au slow art, en fait. Il faut retrouver le savoir-faire, l’aspect tactile, la chose picturale. Seul l’artiste isolé devant sa toile peut plonger dans des méandres métaphoriques, qu’on ne peut aborder que par la peinture.

Quels thèmes abordent ces 16 peintres que vous avez sélectionnés ?

Les grandes questions qui seront abordées par l’exposition sont : comment vivre avec les grandes contradictions de l’art et de la vie ? La tâche de l’art, c’est de réconcilier.

Painting After Postmodernism | Belgium – USA
Vanderborght
Du 15 septembre au 13 novembre

Barbara Rose

Barbara Rose

 

 

 

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