La gigantesque araignée Maman de Louise Bourgeois est installée depuis l’ouverture du Guggenheim Bilbao, à l’extérieur de celui-ci. Ses longues pattes fines, à la fois fragiles et solides, sont posées sur le bord du fleuve Nervion. Dans son ventre, des œufs de marbre, enfermés dans une cage de bronze. Aujourd’hui et jusqu’en septembre, le Guggenheim Bilbao accueille une grande exposition des Cells de l’artiste américaine décédée en 2010 à presque 100 ans.

Ces Cells – cellules ou cages – Bourgeois y travaille durant deux décennies. Installations, sculptures, mises en scène à partir d’un assemblage d’objets, elles ont plusieurs tailles. Chacune déploie une ambiance particulière. On est ici au cœur d’une mise en forme et en matière de choses en principe impalpables : la mémoire, les émotions, la douleur, l’angoisse, le rapport au corps mais aussi la réminiscence de l’enfance, la peur de l’abandon.

On sait que tout le travail de Louise Bourgeois tourne autour de l’enfance. Son art est une longue catharsis, qui deviendra son modus vivendi : exhumer, dire, montrer, laisser partir. « Tu dois raconter ton histoire, et tu dois l’oublier. Tu oublies et tu pardonnes. C’est libérateur », disait-elle. Toute l’œuvre est un aller-retour entre le passé et le présent, mais aussi entre les émotions profondes, intimes, et leur expression. Les objets qu’elle choisit sont des références aux expériences et aux personnes du passé. Les aiguilles, les files et les navettes renvoient à son enfance et au métier de ses parents, restaurateurs de tapisseries anciennes.

Dans les salles du musée, 28 installations, parfois petites, parfois assez grandes pour qu’on puisse se glisser dedans. Toutes plus intenses les unes que les autres. Les Cellules I à VI sont rassemblées pour la première fois depuis 1991, date à laquelle elles furent réunies originellement au Carnegie International de Pittsburgh. Trois ans plus tard, l’artiste crée sa première sculpture en forme d’araignée. En 1988, dans son nouvel atelier, plus grand, l’artiste de plus de 80 ans se lance dans des formats plus imposants. Cet atelier permet aussi à l’artiste d’amasser des objets ramassés dans la rue ou tirés de sa vie privée. Comme ces étagères en acier (Tanière articulée, 1986) ou ce réservoir d’eau pris sur le toit (Liquides précieux, 1992).

« Quand j’ai commencé à faire les Cellules, je voulais créer ma propre architecture et ne pas dépendre de l’espace du musée pour adapter son échelle à celui-ci. Je souhaitais qu’elle constitue un espace réel où l’on pourrait entrer et dans lequel on pourrait marcher », détaillait-elle. Dans ces espaces presque clos, on peut passer la tête, jeter un œil qui sera emporté par une tempête de sentiments contradictoires. Boules de verre, bobines de fil, chaises, chemises suspendues, taies brodées sont assemblées en un corpus qui parle à la fois dans son ensemble mais aussi individuellement. Les parois sont parfois de vieilles portes récupérées, parfois du grillage. Les matériaux et les objets dialoguent entre eux en un conciliabule secret, dont nous n’avons pas toutes les clés. La sculpture est devenue chambre, la chambre est devenue œuvre d’art et l’œuvre est une sorte de portrait psychologique. Le spectateur, acteur de la sensation qui le traverse quand il découvre une des Cells. « C’est la relation à l’autre qui me motive. La condition humaine est ce que je sculpte et mes formes émanent de l’intérieur de mon corps », disait encore Louise Bourgeois.

Une des salles présente un ensemble de petites œuvres qui sont comme des clés ou un alphabet qui peut nous guider dans l’univers de l’artiste. On y retrouve la maison, simple forme de marbre rose, des mains qui se nouent, des dessins datant des années 1940, les Femmes-maisons. Tout ce qui tourne autour de l’enveloppe, de la matrice, du corps cocon, mais aussi la violence de la solitude (une petite taie brodée, un fauteuil vide à la tapisserie usée), du monstrueux (forme rouge rosée faite de tentacules rondes) est présent. En un balai de subjuguants secrets soufflés à l’oreille. Bourgeois creuse, encore, troue la peau des convenances, du non-dit, exhume des trésors, et vous les tend, comme un enfant vous tend un caillou brillant qu’il vient de trouver. Bourgeois entaille la carapace du conscient, met à jour les viscères de l’inconscient, s’en délecte, nous les donne à voir.

Dans la dernière salle, la spectaculaire Dernière montée (Cell. The last climb), 2008, exprime dans une envolée de bulles de verre bleu l’âme de l’artiste prête à monter le dernier escalier, celui qui la mènera au ciel ou dans les nuages de l’après.

Née à Paris en 1911, Louise Bourgeois passe une partie de son enfance à Antony et à Choisy-le-Roi, où ses parents possèdent un atelier de restauration de tapisseries. Plus tard, Bourgeois s’inscrit à la Sorbonne pour étudier la philosophie et les mathématiques. Après la mort précoce de sa mère en 1932, elle commence à étudier l’art dans différentes académies, écoles et ateliers, dont celui de Fernand Léger. En 1938, elle fait la connaissance de l’historien d’art américain Robert Goldwater, qu’elle épouse. Elle s’installe alors à New York.

L’exposition, organisée par la Haus der Kunst de Munich en collaboration avec le Musée Guggenheim Bilbao, est une splendeur. Elle mérite largement un city trip dans cette petite ville espagnole. On en profitera pour voir, toujours au Guggenheim, L’Ecole de Paris, un panorama des artistes cubistes jusqu’aux surréalistes, ainsi que Ombres, d’Andy Warhol, 102 panneaux sérigraphiés, tous différents à partir d’une même image, en une palette courte de 12 teintes.

Louise Bourgeois
Structures de l’existence : les Cellules
Guggenheim Bilbao
Espagne
Jusqu’au 4 septembre
http://www.guggenheim-bilbao.es/fr/

Bourgeois, cellules

Louise Bourgeois, Cell (Choisy), 1990-93, collection Glenstone, photo M.geuter, (c) The Easton Foundation / Vegap, Madrid

Bourgeois, cellules

Louise Bourgeois, Spider, 1997, collection The Easton Foundation, photo M. Geuter, (c) The Easton Foundation / Vegap Madrid

Bourgeois, cellules

Cell VII, 1998, collection particulière, Courtesy Hauser & Wirth, photo Ch. Burke, (c) The Easton Foundation / Vegap Madrid

Bourgeois, cellules

Louise Bourgeois dans la tanière articulée (Articulated Lair) – collection MoMa New York – en 1986, photo Peter Bellamy, (c) The Easton Foundation / Vegap Madrid

Bourgeois, cellules

Louise Bourgeois, Cell VI, 1991, Courtesy Hauser & Wirth and Cheim & Read, photo Ch. Burke, (c) The Easton Foundation / Vegap Madrid

Bourgeois, cellules

Louise Bourgeois, Cell (The last climb), 2008, collection National Gallery of canada, Ottawa, photo Ch. Burke, (c) The Easton Foundation / Vegap Madrid

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