Le Musée Rops à Namur poursuit sa mise en lumière de la gravure belge contemporaine avec cette exposition monographique consacrée à Dany Danino, Lisier d’encre. Un univers singulier inspiré de documents photographiques où motifs et formes se répètent, s’amoncellent, se superposent, se contaminent et se dévorent mutuellement dans un chaos esthétique.

Cette exposition est une exploration de la gravure, de ses techniques plus traditionnelles – eau-forte, pointe sèche, lithographie – et plus expérimentales et contemporaines, comme ces grandes impressions sur stickers recouvrant des vitrages, cette impression monumentale sur bâche ou même cette vidéo retranscrivant parfaitement le phénomène des images perçues les unes à travers les autres. Pour Véronique Carpiaux, conservatrice du musée, le choix de présenter le travail de Dany Danino se justifie aussi par les rapprochements que l’on peut faire entre son univers et celui de Félicien Rops. Similitude dans les motifs employés, une manière identique de travailler et retravailler les processus d’impression et de réimpression – parfois, une même gravure est présentée dans des états différents, par enrichissement des plaques originales – et enfin ces annotations en marge qui donnent l’idée d’une œuvre originale.

Des milliers de photos

Lisier d’encre est un travail à partir de milliers de photos initialement stockées sur ordinateur, retranscrites ensuite en dessin jusqu’à en perdre le caractère photographique. Des motifs apparaissent, en appellent d’autres. Des traits se déchaînent, se superposent et se cannibalisent. Viennent les encrages, la presse, le rehaussage au stylo à bille ou au feutre démultipliant la source photographique originelle en émergences organiques, physiques, informes, où domine l’élément liquide dans un mélange irrigué de bleus contrastés, d’arabesques, de volutes et de formes jetées sur le sol. Un monde passé au microscope qui se révèle en détails et pigments dans toute sa complexité. Invisibles à l’œil nu, ces architectures, ces ramifications, cet univers presque neuronal et cellulaire, ces réseaux connectés et ces arborescences imbriquées semblent flotter en apesanteur.

L’artiste nous plonge au cœur d’une œuvre vivifiante et métaphysique où se joue la confusion du monde. Danino dessine à plat comme dans la tradition asiatique ou chez l’expressionniste abstrait Jackson Pollock, tournant autour de la feuille de papier parfois jusqu’à la saturation, quelquefois de manière lacunaire en omettant de recouvrir une partie du support. A l’intérieur se joue un chaos presque volcanique. Un vaste magma encré qui dissout et absorbe les êtres, les choses et les formes, se répand en couches. Pêle-mêle luttant pour leur salut, des éléments mécaniques, floraux, minéraux, humains et galactiques, des formes spectrales et évanescentes invitent à s’approcher de l’œuvre, tant sa perception globale semble impossible. Danino trouve dans le désordre un espace de jeu fécond.

La question du positionnement du corps du spectateur face au travail intervient dans presque tous ses travaux. L’artiste recourt aux recto-verso, au panoramique comme extension du champ visuel ou requiert son déplacement comme dans cette œuvre monumentale placée dans l’escalier. Imprimé sur bâche et rehaussé à l’acrylique pour en effacer le côté manufacturé, un moineau pendu est mis en regard de son dessin matrice originel. Danino se joue des échelles et inverse les rapports de dominé à dominant suivant votre point d’observation.

Une narration

Le crayon de Danino se veut narratif et écriture de la pensée. Il y a ce qui est à voir, mais aussi ce qui est à apercevoir, à voir de plus loin ou à voir avec détachement. Ses gravures de sang bleu sur fonds laissés blancs où la ligne prend forme – crée la forme – deviennent contagieuses et nous amènent dans la matérialité de l’image et de la trame. Son rapport aux sujets, parfois frontal et violent, parfois plus métaphorique et précieux, souligné d’un trait fin, il le développe dans cet univers contrasté, où arabesques et volutes se chargent de faire bouger le motif. Images en gestation, images brouillées, images pièges, images prétextes creusées et défigurées, disséquées jusqu’au détail, il ressort de ces impressions xénomorphes chaotiques une multiplicité de lectures possibles. De cette alchimie du dessin et de la surface blanche se révèlent des territoires complexes, une invitation au voyage sans repère ni sens. Ainsi se construisent les idées chez Dany Danino. Ainsi s’affirment une construction plastique et un sens de l’image renouvelé par la technique.

Dany Danino
Lisier d’encre
Musée Félicien Rops
12 rue Fumal
5000 Namur
Jusqu’au 4 septembre

Du mardi au dimanche de 10h à 18h
www.museerops.be/

Dany Danino, Lisier d'encre

Dany Danino, Profil à l’Hippocampe, 2013, impression couleur, stylo bille et feutre, collection de l’artiste, (c) Atelier de l’imagier

Dany Danino, Lisier d'encre

Dany Danino, La Chute des Soldats de Plomb I, 2014, lithographie et plume, collection de l’artiste, (c) Atelier de l’imagier

Dany Danino, Lisier d'encre

Dany Danino, Lisier d’encre, 2015, lithographie et plume, collection de l’artiste, (c) Atelier de l’imagier

Dany Danino, Lisier d'encre

Dany Danino, Night Sea I, 2012, sérigraphie, collection de l’artiste, (c) Atelier de l’imagier

Dany Danino, Lisier d'encre

Dany Danino, Crâne de Nazareth, 2012, impression couleur, grattage et stylo bille, collection de l’artiste, (c) Atelier de l’imagier

Dany Danino, Lisier d'encre

Dany Danino, Lisier d’encre, 2015, lithographie et plume, collection de l’artiste, (c) Atelier de l’imagier

Dany Danino, Lisier d'encre

Dany Danino, Moineau Pendu, 2016, stylo bille, encre, crayon de couleur, collection de l’artiste, (c) Atelier de l’imagier

Dany Danino, Lisier d'encre

Dany Danino, La Chute des Anges rebelles, 2015, collection de l’artiste, (c) Atelier de l’imagier

Dany Danino, Lisier d'encre

Dany Danino, Vue de l’Exposition Lisier d’encre, 2016, Musée Félicien Rops, Namur, (c) photo Eric Mabille

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