Petite bulle d’air dans cette semaine surchargée en foires et en OFF, Poppositions 2016, dans sa cinquième édition, a le format d’une foire d’art mais est avant tout une réunion énergique de galeries, d’espaces indépendants qui affichent haut et fort leur singularité et leur style critique. C’est une proposition à prendre la route On the Wrong Side.

Investissant de nouveaux lieux chaque année, c’est dans une ancienne blanchisserie, en plein cœur de Molenbeek et à cinq minutes d’Art Brussels que cette nouvelle édition a élu domicile pour y accueillir 25 projets internationaux regroupant une cinquantaine d’artistes, tous portés par une invitation à prendre la route dans l’autre sens. C’est le moment alternatif de la semaine, celui qui gomme les frontières, notion ô combien polémique en ces temps troublés. Cela ne va pas sans soulever d’innombrables questions sur la place de l’art aujourd’hui. Se situe-t-il du bon ou du mauvais côté de l’histoire, de la modernité, de la prospérité économique, du marché aussi ? Ce positionnement aura bien entendu ses conséquences. C’est par bribes que des réponses se composent dans la diversité des expressions créatrices.

L’artiste Robert Kunec aborde sans complaisance l’esthétique des représentations de la violence dans les médias et la question des libertés individuelles face aux manipulations diverses. Sa sculpture Explosus en est une illustration vibrante en 3D, image tridimensionnelle d’une voiture qui se désintègre en milliers de pixels cubiques. Effacement des frontières entre image digitale et sculpture pulvérisée vers sa propre abstraction.

Un peu plus loin, Sylvio Marchand sollicite la photographie à la manière de l’archéologue, du restaurateur et du conservateur. Marqué par la destruction irréparable des bouddhas géants de Bamiyan par les Talibans, il s’emploie à reconstruire ce qui a été détruit en transférant dans ses plaques de plâtre frais des photos dont les pigments se retrouvent peu à peu absorbés, dilués et figés pour une hypothétique postérité. Petits moments d’histoire forts dans la fragilité de cette matière solide, prête à casser au moindre choc.

Matières naturelles, minérales, géologiques, retour aux expressions simples, monde décharné jusqu’à l’épure de lui-même, celui de l’instant d’après, le moment hors civilisation. Vestiges et résonnances de l’initiale terre. C’est la proposition des Mountaincutters dont les émiettements des restes de nos cultures jonchent l’espace, tantôt organisés dans des formes contraignantes, tantôt vivant leur propre vie d’éléments bruts ou manufacturés, fracturés, fracassés, compactés ou dissolus.

Leur répondent sept tableaux d’Apparatus 22, sept réflexions autant poétiques que dérangeantes sur le corps humain. Une grande bataille des normes ; ces lois où résident nos valeurs fossilisées, nos préconceptions scientifiques et les rêves cosmétiques de notre consumérisme sublimé. Tatoués ainsi sur cuir, ces petits textes fragiles sont accrochés là, offerts aux affres des canons et des préjudices. Chez Matt Ager, l’épiderme se végétalise lorsque la peau d’un fruit laisse son empreinte dans une résine, pour se multiplier en motifs décoratifs à l’apparence presque corallienne.

Rêve empêché dans ce ballon de Perrine Lacroix. Evocation d’un voyage, d’un désir d’ailleurs qui s’arrête ici, tel un destin brisé, prisonnier des armatures d’une architecture contraignante. Pourtant le vent souffle encore, son corps reste prêt à l’élan, à la nouvelle tentative.

Dans les trois halls de ce bâtiment aux murs bruts, on se promène, on effleure une réflexion sur la société, la liberté, la structure et l’apparente solidité. L’art vacille, plie, se réinvente souvent poétique dans presque l’ensemble des propositions artistiques ici rassemblées. Délaissant la surproduction culturelle prioritaire, questionnant la pratique économique d’une foire d’art, Poppositions 2016 est davantage un espace ouvert vers de nouvelles perspectives. C’est le rassemblement de la jeune scène artistique dans la fougue d’une critique, celle qui bouge, heurte, confronte et affirme son indépendance.

Poppositions
LaVallée
39 rue Adolphe Lavallée
1080 Bruxelles
Jusqu’au 24 avril 
http://www.poppositions.com

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Perrine Lacroix, Baloon, (c) Perrine Lacroix, courtesy Snap Projects

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Silvio Marchand, Indiffusions, 2015, courtesy Galerie Archiraar

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Mountaincutters, Plateau Blanc, courtesy Mountaincutters et IDK Contemporary

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Apparatus 22, Untitled, 2015 – 2016, courtesy Galleriapiù, Bologne

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Matt Ager, How Does It Feel, courtesy Agency Agency, Londres

 

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