Une fourmi qui court sur une page de journal. C’est l’été. Le soleil est au zénith. Cette fourmi et son ombre précise tracent une diagonale sur le papier. Vite, filmer cette trajectoire. Nous sommes dans les années 1980, Peter Kogler est un jeune artiste autrichien né en 1959 vivant à Vienne. Il est fasciné par cette fourmi, son mouvement industrieux et plein de vie. Ce petit bout de pellicule est l’origine, la base et la source d’inspiration de toute la carrière de Kogler. Il va, avant même qu’internet ne soit pensé, imaginer un monde interconnecté, une toile d’informations et de personnes qui circulent dans tous les sens et sur tout le globe. Vision prémonitoire comme seul un artiste peut en avoir.

A partir de 1984, Kogler produit des images pixellisées à partir de photocopies agrandies puis de programmes de dessin assisté par ordinateur. En s’emparant de cet outil balbutiant, ce qui l’intéresse c’est de se choisir un médium ultramoderne. Comme le peintre utilise un pinceau, lui va utiliser l’ordinateur. Il est le premier à avoir joué avec des images produites par une machine. De même, il fait une photo d’un de ses amis, maquillé pour ressembler à un robot, puis travaille l’image et la sérigraphie pour la rendre comme fraîchement sortie de la machine.

Passant de la sérigraphie à la photocopie, il crée d’immenses installations, notamment à la Documenta IX de Cassel en 1992, avec Rooms of Illusions, murs entièrement tapissés de papier imprimé d’immenses fourmis, ou au Mamco à Genève avec une  installation faite de bandes de papier sérigraphiées, encollées sur le mur.

La programmation informatique lui permettra de répéter des motifs digitalisés, de les reproduire sur des supports réels, de les combiner, de les adapter à un espace d’installation ou à de nouveaux moyens techniques tels que la vidéo ou le web. En 1986, pour sa contribution à Aperto, l’ancienne manifestation off de la Biennale de Venise, il propose une série de portraits informatiques sérigraphiés sur toile qui font singulièrement penser à des caricatures.

Depuis, Peter Kogler ne cesse de composer des installations importantes dans et sur des bâtiments, toujours avec cette idée obsédante du réseau immense – comme un filet – de flux, de liens, d’énergies qui s’entrecroisent. D’abord avec des pages sérigraphiées, collées une par une, puis avec des programmes informatiques qu’il expérimente et exploite en restant toujours à la pointe des nouveautés offrant la possibilité d’imprimer de très grands formats, sur vinyl, par exemple. De ce travail à la frontière entre technologie et création naît un univers ludique et obsédant, avec des motifs récurrents, au caractère répétitif ou labyrinthique. Qui fait exploser les limites de l’architecture, reculer les murs et trouble la perception du visiteur. Celui-ci perd ses repères, les lignes droites sont devenues courbes, le plafond s’est arrondi, ça pulse, ça vibre. On est invité à entrer dans un monde immersif, à se laisser porter par des sensations qui réveillent des connotations archaïques et des contenus psychiques, ce qui n’est peut-être pas innocent si on se rappelle que c’est Vienne – patrie de l’artiste – qui a vu l’invention de la psychanalyse au début du siècle.

A l’ING Art Center, dès l’entrée, on a le plaisir de découvrir ce petit film super-8 tourné il y a 30 ans, montrant une petite fourmi se baladant sur un journal imprimé. Puis, on pénètre dans un espace dont tous les murs sont recouverts de réseaux de lignes sinueuses en vinyl imprimé. Une première petite salle montre une projection sur le sol d’un labyrinthe parcouru par des souris blanches. Plus loin, un autre espace enveloppe le visiteur d’une lumière stroboscopique, entre vertige et lévitation. Toujours ce travail sur l’espace.

Aux murs, une série de collages mixent les motifs récurrents – la fourmi, l’ampoule, le cerveau, le diamant, un doigt qui pointe, etc. – avec des impressions 3D, des extraits de journaux, des sérigraphies, des photos d’installations et d’autres éléments issus de l’univers de l’artiste. Ces assemblages sont une somme de plusieurs époques de création personnelle de Kogler, ils donnent une compréhension de l’ensemble de son œuvre. Plus loin, d’autres collages mélangent photos de livres, de presse, dessins à l’ordinateur, apportant une profondeur au propos de l’artiste. C’est une plongée dans la psyché de Kogler.

L’aspect immersif peut sembler ludique et facile à mettre en place aujourd’hui, il était très complexe à créer il y a encore quelques années, avant l’apparition de programmes adaptés. Ces réseaux et entrelacs qui obsèdent l’artiste viennois sont à la fois ceux de l’énergie qui circule, des gens qui se déplacent, des pensées, des images. Peter Kogler fait exploser les limites de l’espace, de l’infiniment grand de ses installations à l’infiniment petit d’un synapse dans le cerveau, de flux migratoires sur toute la planète au mouvement du doigt qui montre. Next est le titre de l’exposition. Next, c’est l’idée du mouvement vers l’avant, puissant, incontrôlable, qui nous porte tous.

A voir avec des enfants et des ados. Des visites guidées gratuites sont organisées tous les jours à 15 heures. A l’occasion des 30 ans de l’Art Center, les clients ING sont invités dans l’exposition sur présentation de leur carte bancaire.

Peter Kogler
Next
6 place Royale
1000 Bruxelles
Jusqu’au 19 juin
Du mardi au dimanche de 11h à 18h
www.ing.be

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Peter Kogler, Next, Ing Art Center, (c) Peter Kogler

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Peter Kogler, Next, Ing Art Center, (c) Peter Kogler

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Peter Kogler, Next, Ing Art Center, (c) Peter Kogler

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Peter Kogler, Next, Ing Art Center, (c) Peter Kogler

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Peter Kogler, Next, Ing Art Center, (c) Peter Koglerer

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