Hier après-midi, dans une belle lumière zénithale sous les verrières de Tour & Taxis, s’ouvrait Art Brussels avec une présentation précise et chiffrée de la situation des foires à Bruxelles en ce mois d’avril par sa directrice générale, Anne Vierstraete. Pour ce déplacement vers le centre-ville prévu depuis de nombreuses années, la foire a réduit le nombre de galeries accueillies de 50. Les galeries belges, au nombre de 28, représentent 20 % des galeries à Art Brussels 2016 et 20 % sur le total d’Art Brussels, Independent et Yia. Sur cet ensemble, beaucoup d’américaines et de françaises. Sur 430 candidatures à Art Brussels, seulement 141 ont été retenues, soit 96 qui ont participé l’an passé, 11 qui sont revenues après une absence d’une ou plusieurs années et 34 nouvelles participantes.

« Nous sommes une foire avec un jury de sélection. C’est notre marque et nous en sommes très fiers, détaille Katerina Gregos, la directrice artistique. Cette année ce sont 627 artistes qui sont exposés. Nous sommes conscients de nous adresser aux collectionneurs et aux professionnels, bien évidemment, mais aussi aux curieux et enthousiastes, qui sont la grande majorité de nos 30 000 visiteurs attendus. Pour cela, nous sommes attentifs à proposer un programme large et des expositions, comme le Cabinet d’Amis, dans l’Hôtel de la Poste. » Gregos quitte ses fonctions de directrice artistique en juin pour retourner à son activité de commissaire d’exposition. « Bruxelles n’est pas Berlin, poursuit-elle. Bruxelles est dysfonctionnel, chaotique, sale, ne possède pas de musée d’art contemporain, très peu d’institutions lui sont dédiées bien qu’on y trouve un grand nombre de projets de petite taille, mais c’est ce qui fait son charme ! »

Le Solo Prize a été remis à deux artistes ex-aequo : Noemie Goudal, à la galerie Les Filles du Calvaire, et Esther Flekner de la Avlskarl Gallery de Copenhagen. Le Discovery Prize a été attribué à Ewa Axelrad, de la galerie polonaise BWA Warszawa.

Pour cette première édition très réussie à Tour & Taxis d’Art Brussels 2016, trois de nos journalistes vous offrent leur regard et leurs coups de cœur.

La visite d’Aurore t’Kint

Se balader dans la plus célèbre foire d’art contemporain belge est toujours un plaisir, pas uniquement pour celui de découvrir de nouveaux noms qui illumineront un jour le monde de l’art, mais surtout pour prendre la température de l’être humain. De quelle humeur est notre planète pourtant secouée dans tous les sens ? Nous avons eu la joie de découvrir qu’elle est colorée, animée et, ajoutons, qu’il y a un retour à l’authentique, à ce qui nous fait vibrer, à la nature. Le stand qui nous en a donné l’idée – bien qu’elle nous ait été soufflée par un autre amateur d’art – est sans conteste celui de Sorry we’re closed dont le titre de l’exposition Green doesn’t sell parle de lui-même. En réaction à de nombreux galeristes prétendant que les tableaux de couleur verte ne se vendent pas, Sébastien Janssen expose des œuvres vertes, belles, l’une de Piero Gilardi, un des grands noms de l’Arte Povera, et deux autres de l’Américain Tony Matell, sculptures hyperréalistes en bronze peint – des mauvaises herbes semblent avoir poussé dans le stand.

Les amas de Julian Charrière, jeune artiste franco-suisse présenté chez Bugada & Cargnel, expriment l’impact du temps sur des objets, ils montrent une vision du futur lorsque la terre se sera accaparée de débris d’ordinateurs, donnant lieu à des sortes de météorites étranges. Autre référence au cosmos sur le stand très réussi de Meessen De Clercq, le travail de Claudio Parmiggiani et celui, puissant, de la Vietnamienne Thu Van Tran, montrant un nuage dégoulinant de jolies couleurs qui sont celles utilisées par les Américains durant la guerre du Vietnam comme agents défoliants : un contraste marquant. Attardez-vous à la Galerie Lelong qui expose une superbe œuvre sur papier de Jaime Pienza, des photos nature de Jean-Baptiste Huyn, un très beau travail de Jane Hammond. Autres œuvres extrêmement touchantes : celles d’Edgard Arceneaux chez Nathalie Obadia à propos de l’esclavage.

Nous avons été heureuse de continuer à voir exposées en divers endroits – Galleria Continua et Galerie Krinzinger – les œuvres magistrales de l’artiste belge Hans Op de Beeck dont les nuages et les paysages sont éminemment poétiques. Dans la série Discovery, le travail de Richard T. Walker chez Carroll/Fletcher a retenu toute notre attention.

Sous l’œil de Muriel de Crayencour

Le Cabinet d’Amis présentant la collection de Jan Hoet, ancien commissaire d’exposition, fondateur et directeur au S.M.A.K., est un régal pour l’œil et le cœur. Il parle à la fois d’art, d’amitié et d’histoire de l’art belge. S’y plonger en prologue aux allées de la foire devrait être obligatoire, tant on reçoit ici des clés de compréhension des recherches qui occupent la plupart des artistes contemporains. Tout comme la nouvelle section Rediscovery, avec ses œuvres de 1917 à 1987. L’espace dessiné par le designer australien Richard Venlet forme un cercle parfait. Le long des vitrines, travaux, notes, cartes, créations assumées ou furtives d’artistes comme Joseph Beuys, Guillaume Bijl, Boltanski, Michaël Borremans, Ricardo BreyBroodthaers, Cai Guo Qiang et Marlene Dumas. A ne pas manquer.

Sur le stand Mario Mauroner de Vienne, deux sublimes grands formats de Jean-Charles Blais, mais aussi Carlos Aires, Tony Cragg, immense dans tous les sens du terme, des œuvres sur papier d’Oppenheim et de Barthelemy Toguo. Chez Baronian, une splendide tapisserie de Larissa Lockshin, My House, un masque argenté de Tony Oursler, de délicats galets de Lionel Estève. Autre splendide travail textile, celui de Hassan Sharif chez Gallery Isabelle Van Den Eynde. Retenons le stand Rediscovery de la Galerie Arnaud Lefebvre, consacré à Hessie, artiste autodidacte née en 1936 aux Caraïbes. Une découverte ! Les dessins rouges et puissants d’Anne-Marie Schneider chez Michel Rein. Chez Sorry We’re Closed, trois formidables pièces de Yann Gerstberger, quelques Penone, dont des aquarelles, chez Tucci Russo Studio. Au rayon Discovery, nous pointons l’installation d’Antoine Aguilar et Pete Wheeler pour General Store, de Sydney. Mais, à vrai dire, nous allons y retourner ce week-end. Pourquoi se priver ?

Le regard de Fabian Meulenyser

Independent a donné le ton avec une première réussie en terres bruxelloises. Force est de constater qu’Art Brussels répond avec tact et maîtrise à cette intrusion remarquée, réaffirmant s’il le faut encore sa place de big boss du art game. Le changement de lieu tout d’abord : Tour et Taxis offre un supplément d’âme notable à la foire et invite aux flâneries, on est bien loin du caractère aseptisé de Brussels Expo. Les configurations multiples du bâtiment offrent un potentiel nouveau : le Cabinet de Jan Hoet n’est qu’un exemple réussi de ce qu’il est possible d’intégrer, d’autres expérimentations ne manqueront pas d’être exploitées au cours des prochaines éditions.

Seul point faible à ce déménagement : l’accessibilité toujours indigne pour un grand lieu d’exposition comme Tour & Taxis. « Bruxelles n’est pas Berlin, Bruxelles reste Bruxelles ! »,  s’est plu à rappeler Katerina Gregos. On lui donne raison, dans n’importe quelle autre ville à vocation internationale, une desserte correcte aurait depuis longtemps été mise en place vers ce point névralgique de la vie culturelle et VisitBrussels n’en serait pas réduit à affréter des navettes pour jouer les pompiers de service. Espérons que la fréquentation de la foire ne pâtisse pas de cette spécificité locale !

Beaucoup de belles choses à voir dans cette édition 2016 du plus grand pop-up museum de Belgique. Notons que la réduction du nombre de stands fait du bien, même s’il reste difficile de tout voir en maintenant un niveau d’attention constant. Beaucoup de peintures, de sculptures (avec cette année un parcours dédié à celles-ci à l’intérieur de la foire) mais très peu d’art digital, de nouvelles technologies. Il ne suffit pas de planter une tablette dans une sculpture pour être contemporain. Trop de consommation passive, pas assez d’interactif : à force de jouer les Narcisse, les galeries risquent de louper un virage important et déjà acté pour un grand nombre d’amateurs. Plus difficile à vendre, sans doute… Les déçus se consoleront avec l’exposition White Circle rue Dansaert et Connected à La Centrale.

Au rayon des it moments, notons la présentation originale du Contemporary Art Museum of Estonia dans l’espace Non-Profit. Les visiteurs sont invités à s’aventurer dans une minisalle penchée pour contempler une œuvre qui leur tourne le dos. Autre coup de cœur très connu : les photographies de Gordon Parks à la Jenkins Johnson Gallery. Témoin privilégié du mouvement des droits civiques, militant convaincu, son regard acerbe sur la ségrégation raciale présente dans la société américaine de l’après-guerre n’a rien perdu de son éloquence.

Le temps d’une pause méritée, les savoureux sofas conçus par Peter Kogler dans l’Espace ING nous rappellent de faire une visite Place des Palais pour son expo Next. Arrive l’heure des fatidiques dénonciations. Mon œil de journaliste profane s’en voudrait de vous dicter quelconque consigne. Notez seulement dans votre mémoire ces quelques noms : le Lucas de Hans Op de Beek, galerie Krisinger ; Denie Put, jeune artiste belge à la Base-Alpha Gallery ; Marlène Moquet à la Galerie Laurent Godin ; les Spiller de David Murphy (Yorkshire sculpture Park) ; Ian Whittlesea (Marlborough contemporary) ; Tony Cragg (Tucci Russo) ; le Pregnant eye de Sigalit Landau ; Jim Dine (Templon) et Philip Taaffe (Jablonka Maruani Mercier Gallery). Quelques noms dans un océan de propositions artistiques. Faites-vous votre propre idée et surtout, profitez-en ! Art Brussels 2016, c’est une seule fois…

 

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Thu Van Tran, Rainbow herbicides, 2016, (c) Meesen De Clercq

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Jane Hammond, Results of a Search (Eight Hands), 2015, (c) Galerie Lelong

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Tony Matelli Weed, 2016, (c) Sorry we’re closed

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Julian Charrière, Metamorphism, (c) Bugada & Cargnel

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Larissa Lockshin, My House, 2016, Galerie Albert Baronian

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Antoine Aguilar, Pete Wheeler, General Store, Art Brussels Discovery

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Antoine Aguilar, General Store

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Anne-Marie Schneider, Galerie Michel Rein

 

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