«  Aucun homme n’est une île, un tout, complet en soi ; chaque homme est un fragment du continent, une partie de l’ensemble ; si la mer emporte une motte de terre, l’Europe en est amoindrie, comme si les flots avaient emporté un promontoire, le manoir de tes amis ou le tien ; la mort de tout homme me diminue, parce que j’appartiens au genre humain ; aussi n’envoie jamais demander pour qui sonne le glas : c’est pour toi qu’il sonne. » John Donne, 1624. Meditation 17, from Devotions Upon Emergent Occasions.

C’est à partir  ce texte que Lucile Bertrand a commencé ses recherches pour l’exposition à découvrir aujourd’hui, No man is an Island, à la Keitelman Gallery. Les relations, les interactions entre les humains, voilà le cœur des œuvres de cette artiste. Comment dire la flexibilité ou la complexité de ce qui nous lie ? Dans quels cas, ces flux entre les gens deviennent-ils tendus ? Pourquoi est-ce si souvent compliqué ? Qu’est-ce qui se cache derrière ? Comment ces mêmes liens s’incrustent-ils dans le réel : la terre, les paysages, les frontières, les océans ? N’y aurait-il pas des sous-couches à ce réel, mouillées d’émotion, qui expliqueraient ceci et cela ? Souvent l’artiste est un chamane, il a des clés d’accès qu’il peut offrir au spectateur. C’est le cas de Lucile Bertrand.

Prenez par exemple Souvenirs minuscules, évènements majuscules, des souvenirs d’enfance ou d’aujourd’hui égrainés par l’artiste et mis en tension avec des catastrophes écologiques. De la mémoire et de ses émanations non tangibles, aux réalités ancrées dans les paysages, des fils invisibles se tissent, imprégnant le réel. L’artiste, en les faisant émerger du néant du non-dit, nous les montre.

Routes présente sur une carte du monde finement tracée à l’encre de Chine en volutes noyées d’eau, des lignes portant chacune le nom d’un type de voyageur : migrant, réfugié, touriste ou voyageur de commerce. « Pour des raisons diverses et variées, plus de 50 millions de personnes sont sur les routes ; cela pourrait probablement redessiner les contours de nos continents et mers », dit l’artiste. Paul Auster, qui arpente les rues de New York dit que marcher, c’est écrire. Lucile Bertrand marche elle aussi, en tant que touriste. En marchant, elle pense, crée et s’imprègne des déplacements effectués aujourd’hui par ces millions de personnes, entre autres les réfugiés qu’on voit aujourd’hui sur les routes.

Pour se déplacer, il faut un sac. Voici les Sacs en verre, maculés de pigments de couleurs, ayant pris la forme du corps des marcheurs qui les ont emportés. Dans ce petit contenant, le voyageur emporte quelques effets, assez pour faire la route.

Née en France en 1960, l’artiste plasticienne Lucile Bertrand vit et travaille à Bruxelles depuis 2001, après avoir passé six ans à New York. Elle expose régulièrement en Europe, aux États-Unis et en Corée du Sud. Son travail se partage entre de larges installations in situ et des objets réalisés en atelier. Elle utilise une grande variété de matériaux, selon ce que chacun de ses projets induit. Chacune de ses propositions est à la fois profonde et délicate, intensément nourrie de lectures et de philosophie et gagnée par l’intuition qui prévaut au geste de créer. C’est le cas encore aujourd’hui. Ses œuvres sont intenses, mais voyez-les comme de beaux gestes d’abord, puis plongez-vous dans les multiples sens qu’elles dévoilent. Sous le réel, il y a encore une réalité, plus délicate, évanescente, pleine de sens.

Lucile Bertrand
No man is an island
Keitelman Gallery
44 rue Van Eyck
1000 Bruxelles
Jusqu’au 9 avril
Du mardi au samedi de 12h à 18h
www.keitelmangallery.com

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Lucile Bertrand, vue de l’exposition No man is an island, Keitelman Gallery

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Lucile Bertrand, Les Sacs, Keitelman Gallery

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Lucile Bertrand, vue de l’exposition No man is an island, Keitelman Gallery

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