Sur une proposition de Denis Gielen, son nouveau directeur, le Mac’s accueille une exposition monographique consacrée à Jacques Charlier qui réunit une cinquantaine de ses œuvres récentes. Ses Peintures pour tous ! sonnent comme une affirmation de l’éclectisme radical de cet artiste qui distille sens de la caricature, amour de la peinture et virtuosité de l’expression plasticienne avec maestria.

Né à Liège en 1939, Jacques Charlier est un artiste autodidacte et subversif à l’approche pluridisciplinaire. L’homme touche à tout : la peinture, l’installation, la musique, la photo, la vidéo, la BD et la caricature, l’écriture et la sculpture. Une vie entre travail alimentaire et nécessaire passion. Et puis, il y a cette promesse qu’il s’était faite à l’âge de 12 ans, celle de ne s’imposer aucune limite dans son expression artistique. Ne s’enfermer dans aucun style, c’est, comme il le dit, gagner sa part de rêve.

Son art et la forme qu’il revêt appartiennent à l’instant présent, au gré de son envie et du propos qu’il illustre. Tantôt il revisite l’histoire de l’art, tantôt il explore les formes émergentes de la création actuelle. Copier, reproduire, cannibaliser, restituer ce qu’il a pris et appris, n’est-ce pas le meilleur hommage qu’il puisse rendre à tous ces maîtres modernes qu’il révère ? Exit donc les croyances soixante-huitardes qui ont voulu nous faire croire qu’il n’était plus nécessaire d’apprendre l’art pour être artiste.

Et voilà le Mac’s transformé en musée d’art moderne. Dans une succession de salles au parcours compliqué, quatre à cinq séries se côtoient, perçues d’emblée comme étant de facture différente. A chaque série, ses cartels, son texte de présentation. Et le leurre fonctionne, plutôt bien même. La salle préface de l’exposition est Peintures – Schilderijen, réalisée en 1988, est une sorte de collection d’une quinzaine d’œuvres peintes. Pour chaque tableau, Charlier invente le nom et la biographie de l’artiste et l’accompagne d’un texte qui le valorise, signé Sergio Bonati, critique lui aussi imaginaire. Des peintures à la manière de comme ce bel assemblage de morceaux de bois qui fait un Kurt Schwitters plus vrai que nature.

Plus loin, les Peintures cannibales découpent un corps social en pièces de viande : des hommes, des femmes, des tranches de l’art, une satire de ses cénacles et du showbiz, une caricature du détournement abusif des propos de Duchamp. Salle suivante : thème usé, ressassé ad nauseam que celui des quatre saisons. Charlier s’y frotte, donnant par la surproduction une dimension presque performative à ce style paysager, à ce pictural cliché dont il s’amuse. Autre espace pour ses Peintures fractales qui sont autant de références à l’art des années 1930, à l’art optique et à la peinture minimaliste. Alors qu’engoncées dans leur magma de matière, les évocations de l’expressionnisme abstrait leur font écho. Un peu plus loin, bel hommage à ses amis de l’abstraction géométrique. Une illustration tout en humour, comme celle inspirée par le fameux permis de conduire à points français.

Dans la salle du fond, un alignement chromatique de toiles prépeintes fendues en leur milieu évoque Fontana, son omniprésence dans les foires d’art et sa triste réduction à ses seules toiles éventrées. Tels des souvenirs aux accents métaphysiques, des mélanges mystérieux d’objets et de textes, les Peintures italiennes et leurs couleurs rétro font tapisserie comme dans un vieil appartement vénitien. Mais que peut mieux symboliser l’esprit Charlier que cette Chambre aux illusions de l’ophtalmologue américain Ames, ici reconstituée et qui clôt le parcours ? Métaphore de ce pouvoir de l’art qui nous détourne de la réalité, allégorie de la déformation de notre regard sans cesse sous influence, illusion d’optique totale. Bienvenue dans le grand cirque de la réalité truquée et pervertie. Cet effet de style ainsi révélé énervera sans doute les collectionneurs, les bien-pensants de l’art et donnera à faire réfléchir et à rééduquer notre regard.

Question de style

« Chaque artiste a l’illusion que, pour exister, il faut qu’il ait un style déterminé qui le rend de facto reconnaissable ». On pourrait penser que Jacques Charlier se cache derrière tous ses styles différents, mais il n’en est rien. La jubilation chez cet artiste est à trouver dans cette versatilité revendiquée et cette liberté de l’incarner. Ici, tout est Jacques Charlier, totalement Charlier. Il nous pose la question de notre identité propre. N’est-elle pas celle imposée par un modèle dominant ? Ou encore, « notre identité n’est-elle pas notre rêve éveillé qui, devant la glace, chaque matin, nous sert à composer notre image, notre relation au monde et notre manière de communiquer avec lui, excluant ce qui ne nous ressemble pas ? » L’identité pose question. Et de tacler aussi au passage, ce qu’il appelle « le baratin des Minimalistes » qui prétendent que la peinture existe par elle-même. Pour Jacques Charlier, aucune peinture n’est perceptible sans ce justificatif off de la critique qui formule en nous ce qu’il faudrait ressentir. Finalement, le rôle de l’artiste n’est-il pas de nous faire réfléchir ?

L’exposition du Mac’s nous fait découvrir la démarche artistique fraîche et vivifiante d’un homme qui n’a pas renié sa promesse d’adolescent. Et c’est plutôt inspirant pour la jeunesse et rassurant pour tous les profils atypiques, les multiformes, les passionnés touche-à-tout qui, en visitant l’expo, se sentiront moins seuls ou juste excessivement vivants. Charlier, c’est cette piqûre nécessaire qui nous immunise contre certaines dérives du monde de l’art. On s’interroge, on en parle, on s’en fout, on reste éveillé et surtout on rit. C’est une célébration de l’éclectisme placée sous le signe de la réflexion et de l’humour intelligent, loin des hit parades de l’art pour mieux nous en faire découvrir les faces B, là où l’artiste réside. Puisse-t-on faire en sorte qu’il n’y gise. Et pour cette raison, je peux dire : je suis Charlier.

Jacques Charlier
Peintures pour tous !
Mac’s
Site du Grand-Hornu
82 rue Sainte-Louise
7301 Hornu
Jusqu’au 22 mai
Du mardi au dimanche de 10 à 18 h
http://www.mac-s.be/

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Jacques Charlier, Peintures-Schilderijen, 1988, Coll. Fédération Wallonie-Bruxelles, MAC’s, photo Eric Mabille

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Vue de l’exposition, Jacques Charlier, Peintures pour tous !, photo Ph. De Gobert, (c) Jacques Charlier, (c) MAC’s

 

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Jacques Charlier, Peinture fractale 1, 2012, photo Laurence Charlier

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Jacques Charlier, Eté, 2015, photo Jacques Charlier

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Jacques Charlier, Peinture cannibale 4, 2015, photo Jacques Charlier

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Jacques Charlier, Niagara, 2014, photo Jacques Charlier

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Jacques Charlier, Les quatre saisons, photo Eric Mabille

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Vue de l’exposition Jacques Charlier, Peintures pour tous !, photo Ph. De Gobert, (c) Jacques Charlier, (c) MAC’s

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Vue de l’exposition, Jacques Charlier, Peintures pour tous !, photo Ph. De Gobert , (c) Jacques Charlier, (c) MAC’s

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Jacques Charlier, Portrait, Peinture de guerre, (c) Jacques Charlier

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Portrait de Marcel Broodthaers et Jacques Charlier, Photo Maria Gilissen, (c) Jacques Charlier

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