À la Renaissance, les peintres ont mis au point plusieurs subterfuges pour permettre au regard de se focaliser sur un détail précis de la composition. Ainsi, hormis l’usage de la perspective qui permet de faire converger les lignes de fuite en un seul point, les artistes se sont également servis d’un personnage qui regarde en direction du spectateur et pointe de l’index l’action principale à regarder dans le tableau. Cet acte de désignation a été nommé par Alberti, le premier historien de l’art, le geste de l’admoniteur (Le geste dans l’art, André Chastel, éd. Liana Levi, 2008).

Ce geste de l’index qui montre et invite le spectateur à concentrer son regard sur un point précis est le point de départ d’une subtile proposition de la commissaire Septembre Tiberghien pour la galerie ixelloise Archiraar. Cinq artistes de la galerie et trois artistes invités ont intégré ce geste de présenter ce qu’il y a à voir. De manière plus profonde et masquée que les artistes de la Renaissance. Plutôt que montrer, ils masquent, détournent, réinterprètent ou même décomposent l’objet œuvre pour lui donner une nouvelle nature, transformer son essence.

Ainsi l’installation sonore de Caroline Le Méhauté, un cube recouvert de tourbe qui diffuse une bande son de 15 minutes : un grondement semblant issu du centre de la Terre, se modulant graduellement jusqu’à des sons aigus, façon chant de baleines, qui sont ceux de la Terre se déplaçant dans l’espace (source : NASA). L’œuvre permet de voir, porter et même entendre notre planète.

Une petite peinture de Falcone, qui travaille une fois de plus à partir d’une reproduction d’une œuvre de Zurbaran, représente un suaire. Œuvre qu’il masque par ses propres touches de peinture, faisant disparaître le visage du Christ – geste de l’admoniteur inversé. La vidéo presque immobile d’une paupière fermée frémissante de Marc Buchy, c’est l’œil qui se cache, refuse de voir, masqué sous cette peau dépliée. Le personnage dans l’œuvre est aveugle et le spectateur peut le voir.

A la frontière de l’art et du design, Silvio Marchand a scié très proprement les contours d’un bureau prétendument Louis XIII, donnant à voir les différents matériaux – parfaitement contemporains – qui le constituent. Devenu parallélépipède, ce petit meuble devient moderne.

Takahiro Kudo transforme en braille une phrase qui représente la ville qu’il va quitter à la fin d’une histoire d’amour. Ici, Bruxelles. Le papier gris est choisi selon la couleur du ciel de cette même ville. L’artiste offre à notre regard comme un murmure codé, une histoire de cœur, à la fois pleine d’émotions et géographique, avec une simple feuille de papier. Notons aussi l’œuvre de Roman Mauriceau, invisible car uniquement olfactive. Ici, on ne voit que quelques traces un peu plus brillantes sur le mur, des applications parfumées.

Gilles Ribero photographie son modèle plongé dans le noir puis réagissant au flash puissant lors de la photo. Les yeux écarquillés du portrait nous regardent, étranges et apeurés. C’est l’œuvre qui regarde le spectateur, plus que celui-ci observant l’œuvre.

Dans l’autre espace de la galerie, la Black cube, c’est une mise en abîme ou une relecture qui est demandée aux mêmes artistes. Ils offrent sous forme de texte ou d’une œuvre plastique leur propre regard et leur propre interprétation, le récit de leur création. Plus qu’une narration, il s’agit d’une plongée en eaux profondes. A trop penser, perd-on le fil de l’œuvre? Parfois. Ici, il faut se pencher avec beaucoup de douceur, écouter avec soin, ouvrir son regard pour pouvoir déguster toutes les subtilités de chaque proposition.

Le geste de l’admoniteur
Archiraar
31 A rue de la Tulipe
1050 Bruxelles
Jusqu’au 5 mars
Du mardi au samedi de 13h à 18h
ww.archiraar.com

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Caroline Le Méhauté, Négociation 66 – Extended fields, 2015, courtesy Archiraar

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Marc Buchy, Lumière close, 2013, courtesy Archiraar

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Gilles Ribero, Les veilles 008 (Pierre), 2014, courtesy Archiraar

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Falcone, Untruth, 2015, courtesy Archiraar

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