Jusqu’au début du XXe siècle, être artiste pour une femme était considéré comme non respectable. L’exemple mille fois cité étant celui de Camille Claudel. A Francfort vient de se clore l’exposition Storm Women, Women artists of the avant-garde in Berlin 1910-1932 à la Schirn Kunsthalle, dédiée aux artistes femmes ayant collaboré à Sturm. Cette revue fondée en 1911 par le galeriste, éditeur et figure importante de la culture de son temps Herwath Walden diffusa de nombreuses œuvres d’artistes femmes pour qui ces publications représentaient leur première grande chance d’être visibles dans le monde de l’art.

Au début du siècle dernier, les femmes artistes n’avaient ni la reconnaissance de la société ni accès aux formations académiques disponibles pour les hommes. Cependant, par leurs visions et leurs idées, elles jouèrent un rôle important dans le développement du cubisme, de l’expressionnisme, du constructivisme… Walden tint un rôle unique en présentant avec autant d’enthousiasme femmes et hommes artistes. A l’époque, les talents féminins étaient souvent critiqués ou minimisés. Au fil de l’exposition, on a pu voir ou découvrir 18 artistes européennes, certaines connues, d’autres aujourd’hui oubliées, comme la Belge Marthe Donas, Gabriele Münter, Sonia Delaunay, Else Lasker-Schüler, Lavinia Schulz ou Marcelle Cahn, dans un déploiement de couleurs, de puissance et de médiums allant de la peinture sur toile au dessin et à la gravure, jusqu’à la création de costumes de théâtre.

Où en est-on près de 100 ans plus tard?

A Bruxelles, Group 2 Gallery présente régulièrement des femmes artistes depuis ses débuts en 1990. Elle vient d’ouvrir Femmes aux pinceaux (jusqu’au 12 mars), avec des œuvres d’Anne Bonnet, Mig Quinet, Marthe Donas ou Natalya Zaloznaya, toutes artistes du XXe siècle, dont trois furent membres fondatrices du groupe de la Jeune Peinture belge (1945-1948). Les initiatives de toutes tailles pour promouvoir les femmes artistes restent nécessaires et utiles encore aujourd’hui.

A Londres, à l’occasion de la remise du Max Mara Prize for Women Artists à la Britannique Emma Hart, la semaine dernière à la Whitechapel Gallery, un état des lieux s’est dessiné à travers la rencontre des intervenantes de ce prix.

Iwona Blazick, directrice de la Whitechapel Gallery

Savez-vous qu’il n’y a que 17 % de femmes dans les conseils d’administration des grandes entreprises mondiales et que 70 % des emplois au salaire minimum sont occupés par des femmes ? Combien y a-t-il d’artistes femmes majeures aujourd’hui en Occident ? Et ailleurs dans le monde ? Dans le top 100 des œuvres les plus chères sur le marché ? Une œuvre de Rothko a été vendue 75 millions de dollars alors que Georgia O’Keefe fit seulement 44 millions de dollars. Ceci s’explique par le fait que le pouvoir économique est dans les mains des hommes depuis si longtemps. Y compris chez les galeristes et collectionneurs. Dans les musées, jusque dans les années 2000, les œuvres d’artistes femmes modernes et contemporaines étaient absentes. Mais il y a une lente évolution. Je pense que les arts visuels sont en avance sur les autres arts – théâtre, musique – et montrent la voie du changement.

Comment a démarré le Max Mara Prize ?

La Whitechapel Gallery a une longue tradition d’exposition des artistes femmes. Depuis 100 ans, nous avons été les premiers en Europe à présenter une exposition monographique de Frida Kahlo (en 1974), de Barbara Hepworth (en 1960), de Cindy Sherman ou encore Nan Goldin.

Max Mara voulait une présence en Grande-Bretagne, dédiée aux femmes. Nous avons mené ensemble une réflexion sur les moyens de soutenir les femmes artistes, de célébrer l’Italie et de relier nos deux philosophies. Le jury du prix est notre gardien sur ces trois missions. Il est composé d’un collectionneur ou d’un galeriste, d’un commissaire, d’un critique et d’un artiste. Chacun propose cinq noms d’artistes qui n’ont pas encore eu de reconnaissance majeure et qui pourraient se déployer grâce à une résidence de six mois en Italie. Qui soit ouverte aux nouvelles expériences et qui soit capable de produire une pièce importante à la fin de la résidence. Chaque membre du jury a donc découvert 15 artistes qu’il ne connaissait peut-être pas. Rien que ce processus a élargi la visibilité de ces dernières et créé des opportunités d’exposition.

Pourquoi est-il encore nécessaire d’avoir un prix destiné aux femmes artistes ? Ne les ghettoïse-t-on pas en faisant cela ?

L’art ne se définit pas par l’identité des personnes et donc par leur genre. Mais l’identité encadre la manière dont chacun expérimente le monde, dont sont offertes ou non des opportunités. Ces éléments affectent la manière de faire de l’art. Par exemple, l’artiste se voit-elle offrir un atelier ? Doit-elle prendre en charge ses enfants ? Son travail est-il accepté ? Est-elle soutenue par une galerie ?

Dans notre quartier (l’Est de Londres, ndlr), deux jeunes femmes viennent de partir en Syrie ! Elles y seront traitées comme des esclaves. Je veux montrer aux jeunes filles et aux femmes que c’est possible d’avoir une vision, une opinion personnelle. Avoir une vision – et pas seulement pour les artistes – c’est récupérer du pouvoir. Une vision, ça transcende le texte. Tout le monde, sans être forcément intellectuel, peut l’appréhender. C’est très puissant.

Emma Hart, artiste

Emma Hart (1974, Londres) a obtenu un master en Fine Art de Slade en 2004 et a complété sa formation en 2014 à la Kingston University. Elle est professeure conférencière à l’école des Beaux-Arts Saint Martins de Londres. Elle travaille la céramique, la vidéo et la photographie.

Mon travail interroge les relations interfamiliales. En particulier entre moi et ma petite-fille de deux ans. En Italie, je vais pouvoir travailler à Milan avec une spécialiste des relations familiales. Puis à Faienza, sur les techniques et savoir-faire liés à la céramique. Je dois avouer que j’ai appris la céramique sur Youtube !

Pourquoi la céramique ?

J’ai étudié la photographie. Mais j’ai rapidement été frustrée par la difficulté de rendre, avec ce médium, les émotions liées à un événement. La céramique, on met les mains dedans, on peut la presser, la malaxer, la griffer, la mordre, la déformer… C’est à la fois brut et complexe. On peut sortir de la photo parfaite ! Tout le monde est fou de la 3D. Mais on a l’argile ! C’est beaucoup plus amusant ! J’aime la relation immédiate avec la terre, me salir les mains.

Un prix pour les femmes artistes est-il encore nécessaire ?

J’aimerais penser le contraire, mais savez-vous que la majorité des étudiants en art sont des femmes alors que la majorité des expositions en galeries ou dans les musées sont dédiées à des artistes hommes ? Je ne crois pas que c’est la faute des femmes. Nos œuvres ne diffèrent pas de celles des hommes. Le problème est profondément ancré dans la société et dans le système de partage du pouvoir.

Que vous apporte ce prix ?

Il renforce ma confiance en moi. En tant qu’artiste, on est toujours dans le doute. Six mois de recherches et de travail en Italie, c’est extraordinaire. Je n’ai jamais quitté Londres plus de trois semaines. Nous partons à trois, mon compagnon, ma fille et moi.

Marina Dacci, directrice de la Collezione Maramotti (Max Mara) à Reggio Emilia (Italie)

Aujourd’hui, le point de vue des femmes est plus riche que celui des hommes. Or nous vivons dans un monde complexe. Les femmes artistes ont une sensibilité et des interprétations différentes du monde. Je suis contente de pouvoir les soutenir, de m’engager dans cette approche, de montrer que la vie peut être vue avec des perspectives différentes. Les œuvres sont les expressions de notre époque. Chaque voix est unique. En donnant une voix aux femmes artistes, on rééquilibre et on donne une vision plus complète du monde.

Pourquoi une résidence de six mois en Italie ?

Cette résidence part du constat que les femmes artistes sont souvent dans une situation de stress, ayant des difficultés à dédier du temps à leur art, dans leur quotidien. Ces six mois, c’est un temps suspendu dans leur vie, qui va les transformer.

Helen Sumpter, critique d’art pour Art Review

Je ne suis pas convaincue que l’important dans ce prix soit le genre des artistes. Chaque opportunité pour les artistes, quelle qu’elle soit, est importante. Il y a aussi des critères qui découlent de la personnalité des deux organisateurs du prix : cette entreprise familiale italienne qu’est Max Mara et ce centre d’art londonien qu’est la Whitechapel Gallery.

A-t-il été difficile de les sélectionner ?

Non, car il s’agissait de choisir une artiste dans un moment précis de son évolution, qui pourrait tirer le meilleur de cette longue résidence en Italie. En deux jours, nous avons fait notre sélection. Les dernières questions que nous nous sommes posées étaient : cette artiste est-elle capable de produire une exposition de clôture qui sera montrée à la Whitechapel Gallery puis à la Collezione Maramotti ? Est-elle capable de voyager et de tirer le meilleur de ce temps de résidence ? Par ailleurs, nous avons toutes, membres du jury compris, eu l’occasion de rencontrer et d’échanger avec de nombreuses personnes intéressantes pour la suite de nos activités respectives. Passionnant !

http://www.schirn.de/
www.group2gallery.com

http://www.whitechapelgallery.org/
www.collezionemaramotti.org
http://artreview.com/

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Emma Hart, installation view of Giving It All That at Folkestone Triennial, 2014, photo Thierry Bal, courtesy the artist and Folkestone Triennial

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Emma Hart, installation view of Dirty Looks at Camden Arts Centre, 2013, courtesy the artist

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Emma Hart, installation view of Giving It All That at Folkestone Triennial, 2014, photo Thierry Bal, courtesy the artist and Folkestone Triennial

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Suzanne Van Damme, Le Vénitien, ca 1975, courtesy Group 2 Gallery

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Simonetta Jung, Elountha n° 21, 1980, courtesy Group 2 Gallery

Marthe Donas, Intuition n° 10, 1957, courtesy Group 2 Gallery

Marthe Donas, Intuition n° 10, 1957, courtesy Group 2 GalleryCollez

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