Depuis le 1er février, c’est officiel, Denis Gielen succède à Laurent Busine à la direction du Musée des Arts Contemporains de notre Fédération Wallonie-Bruxelles, le Mac’s sur le site du Grand-Hornu. Rencontre avec ce nouveau directeur qui fait partie de l’équipe du musée depuis 1999. Il revient sur son parcours, sa passion de l’art, sa conception d’un musée et sur les défis qui l’attendent. 

Sans renier le bilan unique de Busine, Gielen devra affirmer ses choix et sa marque à la tête de l’institution, tout en gérant une série de dossiers sensibles comme celui du financement, d’une politique d’acquisition cohérente, de l’élargissement des publics, et continuer la gestion d’une collection de haute tenue contenant des pièces monumentales de Christian Boltanski, Anish Kapoor, Giuseppe Penone et bien d’autres.

Au début était le Mac’s

Lieu à l’architecture exceptionnelle, chargé d’histoire, cet ancien charbonnage du Grand-Hornu sauvé de la destruction in extremis par un acheteur privé et classé aujourd’hui au Patrimoine Mondial de l’Unesco s’est imposé progressivement comme un site touristique d’envergure internationale. Le Mac’s et le CID sont les deux opérateurs de sa reconversion. Ouvert officiellement en septembre 2002, le Musée des Arts Contemporains a su au cours des années démocratiser l’approche de l’art contemporain avec une programmation exigeante et ambitieuse. Ici, Laurent Busine a montré qu’il est possible de présenter des figures de l’art contemporain aussi importantes que Christian Boltanski, Giuseppe Penone, Anish Kapoor ou encore Tony Oursler.

Né en 1966, Denis Gielen explique que son évolution vers l’art s’est faite de manière curieuse et très naturelle. Sa fréquentation des musées en famille pendant sa jeunesse, ses discussions avec un ami en histoire de l’art le font interrompre ses études d’ingénieur agronome avec l’idée de se lancer dans le monde de l’art en autodidacte. D’abord surveillant d’exposition, puis membre de l’équipe technique de l’Atelier 340, il se met à écrire pour la presse spécialisée – Fluxnews, Arts & Culture, L’Art Même – et contribue à des catalogues d’artistes pendant 10 ans. En 1999, Laurent Busine l’engage sur le projet du Mac’s. D’abord chargé des publications du musée et rédacteur en chef de sa revue Dits. Gielen, passionné des livres, publie également un très bel Atlas de l’art contemporain à l’usage de tous, ouvrage pour lequel il remporta en 2007 une mention particulière au Prix Artcurial. En 2007, il devient adjoint à la direction et commissaire d’expositions telles que S.F. [Art, Sciences et fiction], Phantasmagoria de Tony Oursler ou encore I Know A Song To Singe On This Dark, Dark, Dark Night de Patrick Guns.

Quelle sera l’évolution du Mac’s?

Denis Gielen. – J’ai la chance de pouvoir développer ceci dans la continuité et dans le changement, car j’ai les mêmes priorités que Laurent Busine. Elles sont simples et importantes à récapituler : la démocratisation de la culture, l’offre d’outils d’accès à l’art contemporain pour le plus grand nombre – grâce à un musée qui est un service culturel autonome avec cinq à six  historiens d’art à demeure – et la décentralisation nécessaire puisque Bruxelles n’est pas le centre de la Fédération Wallonie-Bruxelles.

Nous accueillons différents publics : un public régional important, un autre transfrontalier et un public néerlandophone non négligeable. Véritable pôle culturel, le Grand-Hornu regroupe art contemporain, patrimoine et design et accueille un spectre de public large et diversifié. Avec une politique du ticket unique d’accès, cette jeune institution adolescente de 15 ans a su surfer sur l’aubaine que fut MONS 2015 et permettre à un public qui ne serait jamais venu de découvrir le site. C’est un autre défi d’un musée comme le Mac’s, celui de renouveler sans cesse ses visiteurs. L’exposition prévue en octobre 2017, qui envisagera le lien entre art contemporain et musique rock, sera une occasion d’aller chercher un public qui n’est pas acquis à l’avance.

Quel est l’intérêt d’un musée dédié à l’art contemporain ?

Ce musée n’a pas été créé pour satisfaire la demande de quelques poignées de collectionneurs ou de quelques amateurs ou artistes. Notre mission est d’offrir au plus grand nombre la possibilité de découvrir l’art actuel. Moi j’en ai eu l’occasion quand j’étais enfant. C’est aussi pour cela que je déplore la fermeture du Musée d’Art Moderne à Bruxelles. Un de mes premiers émois artistiques, à l’âge de 12 ans, était une pièce de Dennis Oppenheim. Un service public dédié à la culture permet de créer des occasions comme celle-là ; on la prend ou pas, mais si un professeur, un parent, un ami vous entraînent un jour dans un musée quel qu’il soit et que cela éveille en vous une curiosité, c’est formidable. Un musée fermé, c’est une occasion loupée.

L’art contemporain, une nécessité ?

Aujourd’hui, l’offre s’est multipliée, l’art contemporain est devenu à la mode. L’art peut être une nécessité sans être une obligation. L’œuvre de Boltanski acquise par le Mac’s – dans ce cadre historique de charbonnage – démontre que l’art contemporain a une fonction symbolique, de construction de la mémoire ou de vecteur d’émotions, qu’il n’est pas sans résonance dans une époque, dans un lieu, dans une communauté humaine. Toutes les œuvres n’ont pas la même force mais tout art bien pensé et de qualité possède ces pouvoirs. Avec cette acquisition, Laurent Busine est arrivé à réconcilier un public qui n’avait peut-être jamais vu d’art contemporain ni d’artiste conceptuel contemporain de stature internationale.

Peut-on éveiller à l’art dans le parcours scolaire ?

C’est une des faiblesses de la culture en Fédération Wallonie-Bruxelles, puisque cet éveil est considéré soit comme un luxe, soit comme un divertissement. On ne voit donc pas la nécessité de l’enseigner. Il y a un pourtant un potentiel pédagogique dingue en art contemporain ! On peut tout apprendre par son biais, vous pouvez parler d’éthique, d’immigration, de peine de mort – comme dans l’exposition dédiée à Patrick Guns –, de cynisme dans la communication, de traitement indécent de l’information. L’art contemporain peut être un contexte et un espace idéal pour des enseignants. Pas dans une perspective d’apprentissage pour se cultiver ou pouvoir reconnaître des œuvres dans une foire, mais avec l’idée d’ouvrir et d’élargir notre champ de vision sur le monde. L’art est le seul capable de proposer un regard différent sur notre existence.

A l’époque où l’art contemporain se dévoile de plus en plus dans des espaces privés, quelle est la spécificité d’une institution muséale aujourd’hui ?

La réponse est évidente : la médiation. La devise du musée, chère à Laurent Busine, est de ne rien montrer sans un commentaire, sans avoir accès à une visite préparée. Quand vous allez dans des fondations, en général, vous ne trouvez pas ce service-là. La question de l’obsolescence du musée face à ce rapport de plus en plus technologique au monde se pose cependant. Là, je pense que le Mac’s a peut-être l’un ou l’autre outil à développer dans le futur. Cela demande une grande prudence face aux énormes effets pervers des nouvelles technologies : cette consommation distrayante de la culture avec des bornes interactives ou des applications pour smartphones. Comment combiner le potentiel des nouvelles technologies avec un moment de contemplation ? La visite d’un musée est une parenthèse de deux heures dans une journée. On vit un moment pendant lequel le temps ordinaire est suspendu au profit d’un temps différent qui doit être préservé.

Quelle sera la nouvelle politique d’acquisition du Mac’s ?

Je ne peux pas imaginer qu’on ait créé un musée avec une collection et une dotation qui ne soient pas pérennes. On ouvre un musée dans un souci de mémoire, de valorisation et de constitution d’un patrimoine qui doit s’enrichir, exister, vivre. Aujourd’hui, le budget d’acquisition est passé de 250.000 à 125.000 euros, ce qui est dramatique. On a reçu des dons mais une collection ne se constitue pas avec des dons ; elle se constitue avec un comité technique qui fait des propositions précises pour obtenir les meilleures pièces. Tant qu’on ne développera pas, comme pour l’audiovisuel, une formule de tax shelter, les entreprises ne nous aideront que par des actions de sponsoring. Ce tax shelter serait une manière efficace de promouvoir le mécénat.

Comment valoriser les collections ?

La valorisation de la collection existe depuis le début, si on fait l’inventaire du nombre de fois que les œuvres sont sorties des réserves soit pour les montrer dans nos murs, soit ailleurs en Belgique ou à l’étranger. Nous comptons 350 œuvres et nous comptabilisons plus de 800 prêts. Dans chacune de nos expositions, plusieurs pièces de notre collection sont valorisées. Une oeuvre montrée dans un propos thématique lors d’une exposition collective s’enrichit elle aussi. J’accorde également beaucoup d’importance aux publications, aux catalogues, l’idée étant d’éditer un livre qui soit plus généreux que l’exposition, un ouvrage de référence.

Et les artistes de la Fédération Wallonie-Bruxelles ?

Nous faisons énormément pour les artistes de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Cela n’a peut-être pas été très visible, puisque j’entends parfois des critiques à ce sujet. Il n’y a pas un numéro de Dits sans un article sur un plasticien de chez nous. Nous sommes à la dixième édition d’un cycle de petites expositions monographiques appelées Cabinets d’artistes autour d’artistes uniquement issus de la Fédération Wallonie-Bruxelles. On a monté des expositions monographiques avec Pascal Bernier, Angel Vergara, Michel François, Patrick Corillon, Marianne Berenhaut et on a souvent intégré nos artistes dans des projets thématiques. Mais il serait sans doute intéressant de créer un moment qui soit plus visible, plus affirmé, moins dilué, un moment vitrine privilégié.

Laurent Busine a marqué ces 20 dernières années de sa personnalité. Quelle sera votre différence ?

Nous ne sommes pas de la même génération et nous sommes donc de sensibilités différentes. Je ne vais pas faire du sous-Busine, cela n’a pas de sens. Laurent a travaillé sur l’affectif et la sensibilité dans l’art, je suis dans la perception et le concept.

www.mac-s.be

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Denis Gielen, Directeur du MAC’s, Grand-Hornu

 

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MAC’s, esplanade, site du Grand-Hornu, (c) photo Eric Mabille

 

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MAC’s, esplanade, site du Grand-Hornu, (c) MAC’s

 

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MAC’s, site du Grand-Hornu, vue aérienne (c) MAC’s

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