L’œuvre de Sarkis est un enchevêtrement de sens. Sédimentations sur sédimentations, il joue autant sur le plan émotionnel et sensible qu’intellectuel. Sur le déroulement de l’histoire et sur son vécu personnel. Après la belle exposition présentée par la Villa Empain, la Galerie Nathalie Obadia accueille à nouveau l’artiste. Le film de Michelangelo Antonioni, Il Grido (Le cri), donne le titre à un travail vibrant, pétri de références picturales, cinématographiques et historiques. Un manifeste dont voici quelques clés.

Il y a d’abord l’homme, pondéré, chaleureux. Lui parler a quelque chose du privilège. Une occasion rare. Son érudition fascine. Ses vérités simples, ses propos de sage, ponctués de silences, enchantent. Dans son œil un zeste de malice. Le regard est aussi intense et bienveillant que son discours. Du haut de ses 78 ans, il évoque l’étincelle que fut la découverte du célèbre tableau d’Edvard Munch. « J’emballais de la viande avec un magazine lorsque j’ai découvert une photo du Cri », se souvient-il. Il n’a alors que 10 ans mais cette image le marque profondément. C’est son premier contact avec le monde l’art et le pivot d’un accrochage irrigué par des résonances personnelles fortes.

« Cette exposition est une vraie conversation », explique l’artiste, un dialogue avec deux monuments du XXe siècle, avec des œuvres charnières dans leur parcours. Sarkis est coutumier de ces face-à-face, de ces rapprochements. Le besoin de parole jaillit avec puissance de ce cri muet que le plasticien décline en de multiples versions. De subtiles variations autour d’une même racine. Tout comme l’avait fait le peintre norvégien. C’est le détail qui fait le travail narratif. Avec cette assemblée de regards, nous voici devant un art de distorsion, de déformation et d’exacerbation de l’angoisse. La confrontation avec des masques africains est riche de significations. Un formidable écho qui n’est pas sans rappeler la découverte des arts premiers. Les images flirtent avec une anxiété contenue, subie, tue ou à venir.

Tout à côté, on change de décor avec une recherche picturale qui s’attache à la manière dont réagit la couleur, à l’aura qu’elle dégage sur le papier. Puis ces lettres, comme une partition musicale d’une  délicatesse extrême. En cinéphile passionné, l’artiste puise dans le septième art des photos déchirées puis recollées. Les images renaissent. L’ancienne technique japonaise du kintsugi permet de réparer à la laque d’or des porcelaines brisées. La réparation devient belle, elle rehausse et insuffle une seconde vie à ce qui était destiné à disparaître. Dans ce nouveau rapport à l’objet, son histoire et son vécu comptent. La fêlure et la déchirure deviennent soulignements, veines où coule un sens nouveau. Sarkis cautérise et renforce. La fracture se métamorphose en lien !

A l’étage, on découvre un autre pan de la créativité sarkisienne. Il touche au renouvellement d’un art pluricentenaire, celui du vitrail. Qu’il marie à des photos ancrées dans le domaine de l’instantané et du périssable. Le Cycle des innocents avec ses créatures, où hommes et montres semblent habiter le même corps, est saisissant.

Enfant de la diaspora arménienne ayant échappé au génocide, né en 1938 à Istanbul, Sarkis domestique le passé avec un regard d’une absolue modernité. En 2015, il signait le pavillon de la Turquie à la Biennale de Venise tout en participant à Armenity, le projet primé par le Lion d’Or. « Ce fut un projet éprouvant, une décision extrêmement difficile à prendre, confie-il. Je voulais transmettre un message d’amour. » On sent l’artiste investi d’une mission qui guide sa trajectoire et alimente son parcours. Délesté de rancune, sans nostalgie, l’axe de sa création est impeccablement cohérent. Dans ce continuum ininterrompu, ses œuvres sont les molécules d’une même réflexion, d’un même souhait. L’art c’est la paix, c’est un passeur de tolérance et d’amour.

Une belle exposition qui montre un artiste accessible. Un pacifiste hanté par l’histoire mais qui vit avec son temps. Avec toujours une floppée d’idées en tête. « Je cherche toujours, je regarde toujours. Je suis un homme de musée, les objets de civilisation et la manière dont ils sont traités m’intéressent », confie-t-il.  On est touché par cette genèse créatrice. En toute humanité !

Sarkis, Il Grido
Galerie Nathalie Obadia
8 rue Charles Decoster
1050 Bruxelles
Jusqu’au 26 mars
Du mardi au vendredi de 10h à 18h00, samedi de 12h à 18h
www.galerie-Obadia.com

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Sarkis, Trio Kintsugi, Courtesy Sarkis & Galerie Nathalie Obadia Paris/Bruxelles, (c) photo We Document Art

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Sarkis, Kintsugi avec Bunny Lake a disparu (1943) de O. Preminger et Leica IIIag, 1957, Courtesy Sarkis & Galerie Nathalie Obadia Paris/Bruxelles, (c) photo We Document Art

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Sarkis, Kintsugi (Pour la suicidée) avec Leica IIIa, 1938, Prototype pour flash, Courtesy Sarkis & Galerie Nathalie Obadia Paris/Bruxelles, (c) photo We Document Art

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Sarkis, D’après masque Le Gazaire, Courtesy Sarkis & Galerie Nathalie Obadia Paris/Bruxelles, (c) photo We Document Art

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Sarkis, Cri Pink, Courtesy Sarkis & Galerie Nathalie Obadia Paris/Bruxelles, (c) photo We Document Art

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Sarkis, On the Breaking bad wallpaper between the cry and the masks, Courtesy Sarkis & Galerie Nathalie Obadia Paris/Bruxelles, (c) photo We Document Art

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Sarlis, Les Innocents, Courtesy Sarkis & Galerie Nathalie Obadia Paris/Bruxelles, (c) photo We Document Art

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Sarlis, Les Innocents, Courtesy Sarkis & Galerie Nathalie Obadia Paris/Bruxelles, (c) photo We Document Art

 

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