Pendant qu’à Bruxelles rien ne bouge, à part quelques petites tentatives strictement politiciennes ou effets d’annonce, à savoir achat du bâtiment Citroën, promesse de réouverture des extensions des MRBA rue de la Régence avec les collections d’art moderne existantes – ou, petite phrase qui en dit long sur la compréhension du sujet, « On trouvera bien de quoi le remplir », entendez des œuvres d’art –, achat emphytéotique des magasins Vanderborght, recommandation de les mettre en vente, mystérieux projet de clusters… en province, des initiatives et des lieux d’exposition pour l’art voient le jour, arrivent à être financés.

Nommons la réouverture prévue en mai de La Boverie, à Liège, élargie d’une extension qui fait passer les surfaces d’exposition à 3000 m². Nous en reparlerons. Ou le BPS22, à Charleroi, dont nous avions déjà célébré la réouverture et l’accession au statut de musée, ici. Son directeur, Pierre-Olivier Rollin, nous a accordé un long entretien, dans lequel il détaille à la fois l’historique de ce nouveau musée carolorégien et ses réflexions à propos des missions d’un musée d’art contemporain. Une vision fraîche, éloignée de toute motivation politicienne.

Depuis plusieurs décennies, la Province du Hainaut possède un budget d’acquisition d’œuvres d’art avec pour objectif d’acheter des pièces aux artistes vivants. A partir de 1986, Xavier Canonne, alors responsable des Arts plastiques pour la province, prend en charge cette collection, tout d’abord en faisant un inventaire des acquisitions et en poursuivant les achats chez des artistes de la province, mais aussi nationaux et internationaux. Les œuvres sont installées dans les administrations, les écoles. Arrive le jour où se pose la question de savoir où poser ces œuvres. Plusieurs projets de musées sont pensés. Le Grand-Hornu mais aussi un musée à Binche, La Louvière ou Mons, qui n’aboutit pas.

Le bâtiment

L’Exposition internationale industrielle et commerciale de Charleroi en 1911 voit la construction de plusieurs bâtiments. Ils deviendront plus tard l’Université du travail. Cette université formera autant des ingénieurs des mines que des chimistes ou des manœuvres, l’idée étant de fournir tous les métiers liés à l’industrie. Au début des années 1970, au déclin des grandes industries de la région, l’université perd ses élèves. Les métiers techniques sont dévalorisés.

En 1999, la grande halle devient le BPS22, un lieu d’expositions temporaires. Les collections de la province n’y sont pas logées car le bâtiment, avec ses grandes verrières de toit, de répond pas aux normes de conservation des œuvres. En 2000, Xavier Canonne est nommé directeur du Musée de la photographie. Pierre-Olivier Rollin, historien de l’art et journaliste de formation, le remplace aux Arts plastiques. Une politique et les missions du BPS22 sont mises en place dès ce moment-là, avec trois approches : faire produire in situ des œuvres par les artistes, payer les artistes producteurs – ce qui n’était pas d’usage ! – et organiser des coproductions internationales, notamment avec le Palais de Tokyo à Paris, le Mac de Lyon, le Mudam à Luxembourg, le M HKA d’Anvers.

Entre-temps, le Mac’s s’est ouvert au Grand-Hornu. C’est le musée d’art contemporain de la Fédération Wallonie-Bruxelles, même si le bâtiment et les salaires sont pris en charge par la Province du Hainaut. En 2015, le BPS22 rénové et mis aux normes s’est rouvert. D’un côté de l’immense bâtiment à la structure en acier, les verrières ont été maintenues. On y présente des installations ou des pièces immenses. De l’autre, les architectes ont repris le modèle de la white box. Il est aujourd’hui reconnu comme musée par le Conseil international des musées (ICOM) et l’Association francophone des musées belges.

Pour quels publics ?

En 1921, lors du vote de la loi sur les 8 heures de travail, les dirigeants craignent que l’ouvrier, dont le temps se découpe donc en 8 heures de travail, 8 heures de sommeil et 8 heures de loisirs, occupe ces dernières à boire de manière exagérée ou à lire le journal d’extrême gauche Le Capital ! A l’époque, la radio n’est pas encore largement diffusée, le cinéma est balbutiant. Il faut créer des activités de loisirs sains. La Commission provinciale des Loisirs de l’Ouvrier (CPLO) est créée. On y développera un service des Beaux-Arts, du théâtre, de l’horticulture (avec les fameuses floralies). En 1950, cette commission devient L’Institut provincial pour l’Education et les Loisirs. Son nom sera ensuite changé en Centre culturel et aujourd’hui, cette émanation du début du XXe siècle est devenue la Direction provinciale des affaires culturelles.

« Aujourd’hui, les publics ont changé, après un siècle d’éducation obligatoire et la multiplication des moyens de communication. Mais je continue à croire que l’élévation sociale passe par l’acquisition des outils pour comprendre le monde, dans des projets dans lesquels le citoyen participe. On n’est plus aujourd’hui dans la promotion de la culture mais dans l’éducation permanente, explique Pierre-Olivier Rollin. Bien que régulièrement redéfini et réadapté aux réalités changeantes du monde contemporain, cet objectif d’élévation sociale par l’accession à la culture, considérée comme une forme d’approfondissement de la démocratie, reste un principe fondateur de l’action du BPS22. La politique d’expositions et les actions de médiation sont toujours fondées sur l’idée que la culture est un vecteur essentiel de démocratie qui permet aux citoyens d’appréhender de manière plus critique le monde dans lequel ils vivent. Dans cette perspective, le musée n’a plus pour première fonction de fournir matière à la délectation esthétique, mais bien d’assumer sa fonction pédagogique critique, tant par sa programmation d’expositions et leur discursivité, que par les instances de médiation mises en œuvre. »

Structuré en asbl, le BPS22 ne cherche pas les bénéfices mais un équilibre financier strict. « Contrairement aux clubs sportifs, on ne revend aucune pièce quand elle prend de la valeur ! », dit en souriant Rollin. Le musée emploie 20 équivalents plein-temps, avec un budget d’un million d’euros par an. Le financement est triple, via la Province du Hainaut, la Région wallonne (via les aides à l’emploi) et la Fédération Wallonie-Bruxelles ainsi que la ville.

Comment définir la singularité du BPS22, par exemple par rapport au Mac’s au Grand-Hornu ?

« Laurent Busine a une vision spirituelle, poétique de l’art. La mienne est politique. Pour moi, l’art est un engagement politique. L’art permet de réfléchir à des situations partout dans le monde. Toutes mes expositions ont toujours été centrées sur des contenus, pas sur l’œuvre d’art en tant que telle. On a déjà abordé au BPS22 des thèmes comme la violence, les médias, l’art africain (ses représentations stéréotypées…), l’immigration, la financiarisation de l’économie, etc. »

Et par rapport aux collections privées ?

« Nous avons d’excellents contacts avec de nombreux collectionneurs privés. Plusieurs nous ont prêté des œuvres pour l’exposition Les Mondes Inversés. Ainsi, Alain Servais, les Vanhaerents, Van Moerkerke, Pierre Iserbyt, mais aussi la collection grecque Daskalopoulos et la Dallas Pinnell Collection. L’œuvre de Yinka Shonibare, Scramble for Africa, qu’ils nous ont prêtée, a été vendue au Guggenheim Abu Dhabi dont les représentants sont venus voir l’œuvre ici, à Charleroi ! Ce qui s’appelle mettre Charleroi sur la carte du monde de l’art !

Néanmoins, un musée n’a pas le même rôle que les initiatives privées. Il faut qu’il ait une singularité dans sa programmation. Il faut proposer des choses non validées par le marché de l’art. Par exemple, nous avions présenté une exposition sur la culture visuelle punk. Les collectionneurs privés sont intéressés par l’œuvre d’art unique. Ce culte de l’objet unique, nous ne devons pas y souscrire. Les artistes plasticiens, tous, produisent des choses en plus, non valorisées par le marché, comme par exemple des pochettes de disques pour Andy Warhol. Notre autre mission est la médiation, c’est éduquer les publics pour rendre nos savoir-faire accessibles. Dans ce sens-là, les visiteurs sont nos consommateurs. »

Devez-vous présenter les œuvres dans une incrustation de l’histoire de l’art ?

« Non, ça se fait déjà aux Musées de Beaux-Arts. Notre mission est d’offrir d’autres lectures de l’histoire de l’art justement, au travers des champs voisins comme la musique ou le street art. Il ne s’agit pas de montrer les collections permanentes mais… la permanence des collections. »

BPS22
Charleroi
http://www.bps22.be/
Prochaine exposition : Uchronies, du 22 février au 25 mai

Pierre-Olivier Rolli-c-Transit

Pierre-Olivier Rollin, directeur du BPS22, photo Transit

 

 

 

 

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