Pénétrer l’univers de Anselm Kiefer, c’est se laisser envahir par tout ce que celui-ci a de dévasté, brûlé, ressassé, idolâtré, et enfin ressuscité. Tel le Phénix sur les cendres d’un passé qu’il aurait préféré effacer ? Non. Car Anselm Kiefer ne renie pas le passé de sa patrie, celle qui se voulait pangermaniste. Celle qui célébra des penseurs, des philosophes, des livres dans un même esprit fier qui releva l’Allemagne après l’humiliation de la première guerre mondiale.

Dans cette importante rétrospective, le Centre Pompidou a réunit cent cinquante œuvres dont une soixantaine de peintures magistrales, objets, vitrines, qui permettent au visiteur de comprendre, de s’ébahir, de s’émouvoir, de pleurer parfois face à l’œuvre de ce très grand artiste. Naître en Allemagne en 1945, sur les cendres encore fumantes d’une guerre effroyable, ne pouvait laisser sans cicatrices un artiste comme Kiefer, qui étudia à l’Académie des beaux-arts de Düsseldorf avec Joseph Beuys. Fasciné par la négation d’un fascisme qui continuait à imprégner certains de ses professeurs, par l’interdiction tacite de l’évoquer dans sa famille, Kiefer se fait photographier faisant le salut nazi dans plusieurs grandes villes d’Europe. Nous sommes alors en 1969, la guerre froide occupe les grandes puissances, mais on ne parle toujours pas de l’indicible, ce nazisme qui imprégna l’Allemagne et qui rend ses montagnes, sa forêt, son peuple coupable. « Tous coupables » fut le cri exprimé par le cinéaste Hans-Jürgen Syberberg dans le film qui représenta l’Allemagne à la Biennale de Venise en 1980.

Kiefer pousse la réflexion encore plus loin : être artiste dans un pays marqué au fer par le totalitarisme est déjà pêcher par orgueil, car c’est utiliser le matériau puissamment honteux d’une nation contaminée. C’est s’élever en « peintre inconnu », c’est faire feu d’un bois souillé. Ce bois, ces brûlures, on les comprend face aux livres carbonisés, aux photographies rongées par les flammes, aux immenses toiles comme celle représentant un grenier jonché de brasiers. Le feu pour purifier, pour brûler les idoles, bûcher cathartique et portant espoir rédempteur ?

Créer après Auschwitz

Le philosophe Théodore Adorno a eu cette phrase terrible « Ecrire un poème après Auschwitz est barbare, car toute culture consécutive à Auschwitz est un tas d’ordures ».  A cela, il n’y a pas de réponse. Mais il y a des actes. Et ceux posés par Anselm Kiefer font sens aujourd’hui encore, à l’heure des montées en puissance de l’antisémitisme, du racisme, des dérives et du repli sur soi. Kiefer exprime ce tiraillement de la nature humaine, dans une nation qui vit naître les plus grands génies, comme Richard Wagner ou Martin Heidegger, dont l’intelligence ne parvint pas à être le garde-fou de l’envoûtement nationaliste.

Alors, puisque les nazis ont brûlé les livres, sacrifié les artistes, muselés les voix, que reste-t-il ? Inventer un nouveau langage comme le propose le poète Paul Celan auquel Kiefer se réfère dans son œuvre. La poésie ? Le monde que nous montre Kiefer est poétique, au sens où il malaxe des symboles. La forêt par exemple habite ses toiles, elle est le témoin vivant, sans cesse renouvelé, de l’Histoire et de la mémoire allemande. Les livres-objets de Kiefer sont recouverts d’argile, de cendre, et puis de plomb, car l’artiste est un alchimiste. Il œuvre à la transformation. Il évoque des personnages de la mythologie, comme la guerrière walkyrie Brunehilde, personnage central dans l’opéra wagnérien qui, dans la version nordique, se suicida sur le bûcher funéraire du héros… Les flammes, le bûcher, les restes calcinés d’une époque dont nous éructons encore les cendres mêlées de chairs et de cris. C’est cela Kiefer. Celui qui empêche d’oublier.

Alchimique

L’Athanaor, le fourneau cosmique de l’alchimiste, est repris dans sa forme moyenâgeuse, purificatrice, qui fige l’empreinte du temps, telles les cendres volcaniques. Enfermer le temps, c’est ce que l’artiste fait dans ses vitrines, véritables écrins de beautés, fortes, délicates, cages de verre et de métal, qui renferment les traces. Chacune est un mode en soi, riche référence aux sorcières de l’Inquisition, au serpent satanique ou symbole d’éternité, à la Torah, aux Métamorphoses d’Ovide, aux sages hérétiques, à Thor le Dieu nordique de la foudre, au jardin clos du Cantique des Cantiques. On y ressent toute la finesse, toute l’arborescence de l’esprit de Kiefer, artiste érudit, passionné des grands textes, qui s’immergea dans la mystique juive à travers la Kabbale, dont la bibliothèque Shevirat Ha-Kelim (Le bris des vases) est exposée en ce moment à la Bibliothèque Nationale de France.

Sous les ruines, les fleurs

Le pouvoir de la ruine est exploré dans les années 80 par l’artiste dans une ambiguïté qui condamne le bombardement des monuments néoclassiques érigés par Albert Speer, l’architecte favori du Führer, car ces bombes ont favorisé l’amnésie. Détruire les témoins de cette frange sombre et criarde de l’Histoire, c’était procéder à un effacement. Une ruine a de la valeur, celle de la mémoire, avant celle de « témoins grandioses suscitant l’admiration » (A. Speer). Et lorsque la nature reprend ses droits et que du sang séché éclot une fleur, on repense au poème de Rimbaud Le dormeur du Val, à qui l’artiste consacra une toile gaie et majestueuse.

Enfin, nous avons adoré cet autoportrait réalisé en 1995, allongé dans la posture dite Shavasana dans le Hatha Yoga, qui parle à la fois de mort et de résurrection. Une renaissance que Anselm Kiefer continue de modeler dans l’installation récente Pour Madame de Staël : de l’Allemagne, qui marque le retour à la forêt (le Forêt Noire de sa naissance ?), aux arbres calcinés, aux champignons dotés de merveilleux, à un lit couvert de plomb alchimique, aux armes sous les fleurs, aux fleurs sur les armes, un antidote contre l’oubli. Nous avons aimé. A voir à Paris.

Anselm Kiefer
Centre Pompidou
Paris
Jusqu’au 18 avril
www.centrepompidou.fr

Kiefer-Resurrexit

Kiefer, Resurrexit, 1973, huile, acrylique et fusain sur toile de jute, (c) Sanders Collection, Amsterdam, (c) Atelier Anselm Kiefer

Kiefer, Varus

Kiefer, Varus, 1976, huile et acrylique sur toile de jute, (c) Collection Van Abbemuseum, Eindhoven, photo Jochen Littkemann, Berlin

Portrait-Anselm-Kiefer

Anselm Kiefer dans son ateleir, (c) Anselm Kiefer

Kiefer, Die Orden der Nacht [Les Ordres de la nuit]

Kiefer, Die Orden der Nacht [Les Ordres de la nuit], 1996, acrylique, émulsion et shellac sur toile, (c) Seattle Art Museum, photo Atelier Anselm Kiefer

Kiefer, Innenraum [Intérieur]

Kiefer, Innenraum [Intérieur], 1982, aquarelle, crayon et collage, (c) Hall Collection, photo Jochen Littkemann, Berlin

Saturn – Zeit [Temps de Saturne]

Anselm Kiefer, Saturn – Zeit [Temps de Saturne], 2015, verre, métal, argile, acrylique, plomb, cuivre, résine et encre, (c) Collection particulière, photo Georges Poncet

Kiefer-Ouroboros

Anselm Kiefer, Ouroboros, 2014, verre, métal, plomb, feuilles séchées et plastique, (c) Collection particulière, photo Georges Poncet

 

 

 

 

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