Assister à un dialogue, amical et éminemment envolé, entre deux vieux copains au talent comparable est une expérience délicieuse, tant pour sa qualité de nourriture céleste que pour ce moment dérobé à un quotidien hivernal. En présence, à la galerie Xavier Hufkens jeudi dernier, Catherine Millet, critique d’art, cofondatrice de la célèbre revue Art Press, commissaire d’expositions et écrivain philosophe et sulfureuse dont l’ouvrage La vie sexuelle de Catherine M. a défrayé la chronique avant d’être traduit dans plus de 47 langues. A ses côtés, Bertrand Lavier, artiste plasticien, réinterroge à sa façon les codes qui entourent les objets du quotidien en les rhabillant, devenant dès lors des ready-mades ou des objets d’un Nouveau Réalisme opposé à l’abstraction et à la figuration simpliste. Le Nouveau Réalisme, c’est d’ailleurs ce courant qui rapproche aussi les deux artistes, car il fut fondé par Yves Klein, un artiste à qui Catherine Millet consacra une rétrospective et une monographie parmi d’autres écrits.

Dès le début de l’entretien, Lavier parle de son œuvre comme d’un chantier, une notion reprise par d’autres artistes et dont la définition par Paul Ardenne nous semble judicieuse : « ce terme désigne le plus couramment, tout à la fois, un entassement de matériaux, le fait de commencer quelque chose, voire familièrement le bazar et le désordre. Dans tous les cas, le chantier qualifie non l’ouvrage réalisé, le finito, mais à l’inverse le travail en cours. Sous cette condition cependant : signifier qu’objectif et finitude importent moins, s’agissant du chantier, que ce qui s’y passe et s’y révèle ici et maintenant – l’effort, l’élaboration, la réalisation à vif, la mécanique du faire et du défaire »*.

Son chantier des Walt Disney débuté dans les années 1980 exprime le cheminement de la pensée de l’artiste conjointement aux progrès de la technique. C’est grâce à un logiciel très perfectionné que Lavier parvient à obtenir ces agrandissements d’images trouvées dans des albums de Mickey, pour ensuite y apposer sa propre touche de peinture. « La touche Van Gogh » comme il  la surnomme, expliquant sa volonté d’être une peinture ostensible, touchée par l’artiste qui refuse de confier une tâche plus ardue, comme celle de poncer un objet avant de le recouvrir de peinture, à un atelier. « Je ne suis pas certain que quelqu’un le ferait aussi bien que moi ! », explique l’artiste dans un grand rire franc.

Les gens engagés par Disney étaient eux-mêmes de très bons artistes, ce qui explique la qualité graphique de ces zooms. En outre, les albums de Mickey ont été choisis plutôt que, par exemple, les très beaux albums de Tintin, car ils possèdent une marge qui est la trame, et même la trace, de leur passage par l’imprimerie. Chez Lavier, chacun laisse une trace et n’efface pas la précédente. Ses œuvres court-circuitent la question du jugement esthétique. Et c’est lorsqu’on accepte de se laisser bousculer dans ses prérequis que l’on permet à l’histoire de la peinture d’avancer.

Concernant ses Objets surprenants, des objets usuels simples comme une radio ou une chaise, Catherine Millet lui demande pourquoi son regard s’est arrêté sur une commode baroque qui est exposée recouverte d’une très belle peinture bleue (le Bleu Klein ?). Là, Betrand Lavier s’illumine en louant le mystère de la couleur, « muette et permettant des dérives multiples » : « J’ai été attiré par le vernis bleu de cette commode (verni Martin) qui à l’époque voulait concurrencer les laques chinoises. Moi j’ai voulu concurrencer ce vernis en y ajoutant encore une couche bleue. » Tout s’éclaire désormais : Clavier travaille à l’ancienne, sur le motif, et nous comprenons pourquoi cette commode est un ready-made.

De même, les titres de ses tableaux ouvrent la voie vers une compréhension de l’œuvre et laissent aussi beaucoup de questions en suspens : est-ce un Walt Disney, est-ce une commode XVIIIe ou alors sont-ce des Lavier ? Il y a une tension, une aporie qui poursuit la création. Il pourrait y avoir un côté provocant, demande l’écrivain, à peindre sur des œuvres d’autrui, une commode ou un piano Steinway. « Si ces objets ne m’avaient pas plu terriblement, je ne les aurais pas peints ! », conclut l’artiste lors de cette belle discussion.

* Paul Ardenne, Exposer l’énergie : l’art contemporain en quelques-uns de ses chantiers, cité p.173 dans la poétique du chantier sous la direction de Jean-Max Colard et de Juliette Singer, LIGEIA, dossier sur l’art, 2010

Bertrand Lavier
Walt Disney Series
Galerie Xavier Hufkens
6 rue St Georges
1050 Bruxelles

Jusqu’au 20 février
Du mardi au dimanche de 11h à 18h
www.xavierhufkens.com

Lavier, WaltDisney 201

Bertrand LAVIER, Walt Disney Productions 1947-2015 N°5, 2015 (c) the Artist and Xavier Hufkens, Brussels

Lavier, Camondo

Bertrand LAVIER, Camondo, 2015, acrylic on wood (c) the Artist and Xavier Hufkens, Brussels

Lavier et Millet

Catherine Millet et Bertrand Lavier à la galerie Xavier Hufkens, (c) Aurore t’Kint

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