Le musée du Cinquantenaire accueille jusqu’au 24 avril 2016 l’exposition Sarcophagi, conviant le visiteur à un voyage vers la vie éternelle. L’occasion de rappeler l’étrange filiation qui unit la Belgique à l’Egypte ancienne. Un lien façonné par l’histoire et porté par quelques personnalités hors du commun. 

Le palais du Cinquantenaire est sans conteste l’un des plus beaux endroits de Bruxelles. Sa situation particulière au cœur de la ville vient le rappeler à qui veut l’admettre : la majestuosité a besoin d’espace pour s’exprimer. Les joggeurs qui chaque jour foulent ses allées l’ignorent, mais la glorieuse bâtisse accueillait autrefois les plus grands événements culturels de la Belgique naissante, avant leur délocalisation en 1930 vers le plateau du Heyzel.

Les promeneurs attentifs remarqueront sur l’aile sud, à l’entrée du musée, les inscriptions latines suivantes : Artes odet nemo nisi ignarus. Historia majorum gloriam colit (Seul un ignorant n’attache pas d’importance aux choses de l’art. Le trésor des traditions léguées par nos ancêtres ne vit que par le culte de l’histoire.) Celles-ci sont l’initiative de Jean Capart, ancien conservateur du musée. Un nom impossible à occulter lorsqu’on évoque l’égyptologie belge. Le 18 février 1923, c’est l’un des premiers égyptologues à pénétrer dans la tombe intacte de Toutankhamon. Il doit cette opportunité immense à la Reine Elisabeth, passionnée d’égyptologie, qui a insisté pour le prendre comme guide lors de cet événement exceptionnel. Cette date marque un tournant décisif et scelle le lien étroit qui lie l’égyptologie à l’académisme belge. A la sortie du tombeau, l’homme écrit : « Nous croyons trop facilement que nous, les derniers-nés de la civilisation, nous pouvons regarder en arrière avec le dédain des parvenus pour leurs ancêtres plus simples et plus modestes. Dans la tombe de Tout-Ankh-Amon on sent, mieux que nulle part ailleurs, que tout est recommencement, que les forces de décadence agissent souvent avec autant de vigueur que les forces de progrès. En un temps où notre civilisation chancelle, tout notre respect est dû à ces géants qui avaient atteint et gardé si longtemps les hauts sommets. »

Près d’un siècle plus tard, les mots choisis par Jean Capart n’ont rien perdu de leur force. L’exposition Sarcophagi s’inscrit parfaitement dans cette philosophie en proposant une plongée immersive dans le culte funéraire égyptien. La scénographie judicieusement construite divise l’exposition en 12 salles, symbolisant les 12 heures de la nuit durant lesquelles le soleil accomplit son périple vers sa résurrection quotidienne.

Dans une première salle obscurcie, le visiteur est accueilli par de magnifiques pleureuses en terre cuite, jamais exposées depuis leur entrée dans les collections du musée. Les formules sacrées récitées par les prêtres assurent un dépaysement total. La deuxième salle présente les éléments indispensables à toute tombe, du corps – élément central – au mobilier funéraire (ouchebtis, canopes).

Première surprise : le cercueil, né en Egypte à la période prédynastique (-4100 à – 3100 av. J.-C.), n’a pas toujours eu sa forme caractéristique, les défunts étant à l’origine inhumés en position fœtale. Construit en bois ou en céramique, il ne prendra sa forme allongée qu’au cours de l’Ancien Empire, avec l’apparition de la momification. Dans le cérémoniel de l’Egypte ancienne, l’image a valeur de réalité. Devant cette dimension performative propre à l’art égyptien, on constate certains arrangements de circonstance avec le protocole funéraire. Ainsi, un vase en bois dont la décoration imite l’onéreux granit rose a même valeur que s’il avait réellement été réalisé dans cette pierre.

Une fois ces informations de bases intégrées (ou la remise à niveau terminée, c’est selon…), les salles s’enchaînent, chacune agencée autour d’un élément central choisi pour sa valeur, qu’elle soit formelle ou symbolique. On y décortique l’évolution du rite funéraire de l’Ancien Empire à la Basse Epoque, crépuscule de la civilisation égyptienne. Au fil des dynasties, les modes se font et se défont, entre innovation et retour à des rites plus traditionnels selon les époques.

Sarcophagi, construite uniquement sur collections propres, présente de nombreuses pièces jusque-là laissées dans les réserves et profitant de l’occasion pour surgir sous nos yeux émoustillés. Rien de particulièrement spectaculaire, nous ne sommes pas au British Museum, mais la valeur artistique et archéologique des objets présentés n’en est pas moins remarquable. En témoignent ces portraits du Fayoum, peintures antiques sur chevalet représentant les défunts les plus prestigieux. Réalisées sous la domination romaine, elles sont préservées dans un état de conservation incroyable grâce à la sécheresse du désert.

L’exposition a aussi été pensée pour les plus jeunes d’entre nous. Le mélange subtil entre interactivité et ressources archéologiques assure une visite pédagogique. Les initiés trouveront également leur compte, tant les niveaux de lecture sont multiples. Les nombreux panneaux latéraux sont autant d’informations qui raviront les amateurs de grandes comme de petites histoires. Celles-ci ont parfois le don de s’entrecroiser, créant alors de splendides anecdotes, comme lorsqu’on évoque le papyrus de Léopold II.

A la fin du Nouvel Empire, à Thèbes, des voleurs pillent la tombe du roi Sebekemsaf (XVIIe dynastie). Informées du méfait, les autorités enquêtent et retrouvent les pilleurs. Cette histoire est miraculeusement conservée dans la collection de Lord Amherst et publiée par François Chabas en 1873. L’histoire est pourtant incomplète… Jusqu’à ce que Jean Capart – encore lui – ne retrouve par hasard la partie supérieure du papyrus dans des monuments égyptiens rapportés en 1863 par Léopold, duc de Brabant et futur roi des Belges. Celle-ci passe donc à la postérité sous le nom de Papyrus de Léopold II. Reconstitués, les deux papyrus retranscrivent les aveux de pillage d’un des principaux accusés, qui évoque les nombreux bijoux, armes et amulettes présentes dans la tombe. Ce procès-verbal datant du XIe siècle av. J.-C. constitue une ressource inespérée pour les archéologues, d’autant plus que très peu de vestiges archéologiques subsistent de cette XVIIe dynastie. Oui, vous vous trouvez bien en face du procès-verbal d’audition le plus précieux de l’histoire policière…

Cà et là, de grands clichés noirs et blancs pris sur les scènes de fouille viennent mettre en perspective l’épopée incroyable que fut l’extraction de ces trésors enfouis. On se surprend alors à déambuler mentalement dans les ruines de Deir el-Bahari, à la recherche d’épopées fantastiques que seuls les romans d’aventure peuvent conférer. Alors qu’elle aurait pu largement se limiter à l’aspect chronologique, Sarcophagi va plus loin en proposant un regard inédit sur l’étude et la conservation des trésors archéologiques acquis. Deux collaborations viennent sublimer la mission didactique de l’expo : tout d’abord, celle avec le Département d’imagerie médicale de l’hôpital Saint-Luc, qui permet de révéler aux visiteurs l’intérieur de momies scellées depuis des millénaires. Certaines supercheries macabres sont alors révélées au grand jour, comme cette momie de chacal formée à partir… d’une main humaine. Le transport de certaines pièces fut loin d’être une sinécure, un film projeté retrace d’ailleurs cet épisode peu commun. Enfin – et c’est assurément le must de Sarcophagi – la participation exceptionnelle de l’Istituto Europeo del Restauro offre au visiteur un regard unique et direct sur la restauration des vestiges funèbres.

Dans la dernière petite salle, une magnifique statue d’Osiris nous invite à recouvrer la lumière du jour. La douzième heure a sonné. Eblouis par les lumens subitement retrouvés, on sort de Sarcophagi d’un pas lent, l’air hagard… Comme si les souvenirs glanés en ces lieux se devaient d’être digérés par nos âmes de simples mortels. Pour ce faire, un passage dans les collections permanentes servira de réconfort avant de retrouver l’étreinte bienveillante de Râ. Nul doute permis, l’exposition est digne de Ptah (dieu créateur des arts dans la mythologie égyptienne) ! Une réussite pour les Musées royaux d’Art et d’Histoire, qui prouvent là qu’il n’est nul besoin de têtes d’affiche ronflantes pour épater la galerie. Oui, en alliant professionnalisme et inventivité, il est encore possible de faire rêver…

Sarcophagi. Sous les étoiles de Nout
Musées royaux d’Art et d’Histoire
Parc du Cinquantenaire
Bruxelles

Jusqu’au 24 mars 2016
Du mardi au vendredi de 10h à 17h, samedi et dimanche de 10h à 18h
http://www.kmkg-mrah.be/

Pleureuses

Pleureuses en terre cuite, (c) MRAH

Masque Momie

Masque de momie, Nouvel Empire, fin de la XVIIIe Dynastie, (c) MRAH

Sarcophagi

Exposition Sarcophagi, (c) MRAH

Restauration

Restauration en direct d’un sarcophage par l’Istituto Europeo del Restauro d’Ischia (Italie), (c) MRAH

deir el bahari

Deir el Bahari, exposition Sarcophagi, (c) MRAH

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