C’est un projet pilote qui a vu le jour en octobre dans les réserves des Musées royaux d’Art et d’Histoire (MRAH) au Cinquantenaire, invités par l’Institut royal pour le Patrimoine artistique (IRPA) et le Centre International d’Etudes pour la conservation et la restauration des biens culturels (ICCROM) à mettre en œuvre une méthode, RE-ORG, de réorganisation des réserves. Réserves qui sont dans un état lamentable pour plusieurs raisons, la principale étant le manque de moyens. Nous en avions déjà parlé ici.

Rappelons que la conservation des œuvres est une des missions principales du musée. Partout dans le monde, la situation des réserves est inquiétante, tel que démontre le sondage international sur les réserves des musées mené par l’ICCROM et l’UNESCO en 2011, auquel ont répondu 1490 musées dans 136 pays. Dans bien des cas, les musées sont dans l’incapacité d’assurer la protection de leurs collections en réserves. Si leur dépôt n’est pas bien organisé, leurs collections ne sont plus accessibles et leur valeur pour le public est menacée. L’abandon progressif des réserves n’est pas un phénomène unique aux pays en développement.

Situation des réserves

Ainsi, deux musées sur trois manquent d’espace, un musée sur deux manque d’unités de rangement, 40 % des musées manquent de soutien des directeurs pour les activités liées aux réserves, mais aussi de personnel, et ont pris du retard sur l’enregistrement des objets. Pire encore, dans un musée sur trois, le responsable des réserves n’est pas clairement identifié et les procédures de gestion des collections restent floues, sans parler de l’état des bâtiments. Un quart des musées sondés ne possède aucun cahier de mouvement, pas de livre d’inventaire, pas de code de localisation pour les unités de rangement ou les allées, aucun fichier maître et de nombreux objets sont posés directement au sol.

Notons encore que dans un musée sur cinq, on trouve des portes et fenêtres non sécurisées, des dommages dus à des inondations, tremblements de terre, incendies, etc., une importante quantité d’objets de non-collections (ordures, matériel d’emballage, vitrines) ainsi que des problèmes d’insectes. Ce sondage accablant est confirmé par d’autres études. Aux États-Unis, seules 11 % des institutions disposent d’installations de réserve adéquates et on estime que 10 % des collections inventoriées du National Museum of American History ne peuvent plus être repérées. La situation n’est pas analysée dans les musées en Belgique.

L’ICCROM est la seule institution du genre dont le mandat est de promouvoir la conservation du patrimoine culturel sous toutes ses formes et dans le monde entier. C’est une organisation intergouvernementale au service de ses États membres.

Une méthode simple et efficace

Si les publications ne manquent pas sur la manière de planifier de nouveaux espaces de réserve en partant de zéro, la plupart des musées n’en ont ni le projet ni les moyens. Ils doivent au contraire améliorer une situation existante, qui s’est détériorée avec le temps : les objets ne sont plus visibles, accessibles ou extractibles ; les matériels de toutes sortes se sont accumulés dans les allées, le bâtiment n’offre plus de protection adéquate…

La toute bonne nouvelle du jour, c’est donc cette méthode RE-ORG, développée dans le cadre d’un partenariat ICCROM – UNESCO, mise au point par un spécialiste, Gaël de Guichen, conseiller spécial du Directeur général de l’ICCROM. C’est lui qui a promu et essaimé depuis 40 ans un concept nouveau, venu s’ajouter à ceux de conservation et de restauration : la conservation préventive. Chimiste de formation, Gaël de Guichen a démarré sa carrière aux grottes de Lascaux. Il est considéré par beaucoup comme le gourou de la conservation préventive !

RE-ORG vise à aider les professionnels des musées à effectuer des changements significatifs dans leurs espaces de réserve, en leur fournissant une approche systématique et par étapes à même d’améliorer le potentiel d’utilisation et d’accès de la collection, tout en garantissant sa conservation à long terme. L’intérêt principal de cette méthode est de partir des espaces et du mobilier de rangement actuels, c’est-à-dire de travailler avec un budget minimum.

En 2013, l’ICCROM s’est mis à la recherche de partenaires pour développer le programme à une échelle nationale ou subrégionale. L’IRPA a été désigné comme coordinateur pour la Belgique. La première édition de RE-ORG Belgium s’est tenue durant deux semaines. Il a réuni quatre musées flamands, deux musées bruxellois et un musée wallon. La répartition de départ – deux flamands, deux bruxellois, deux wallons, deux luxembourgeois – s’est heurtée aux contraintes liées au projet : le workshop se tenait en anglais, il occupait les inscrits durant deux semaines pleines. Et ceux-ci devaient s’engager à travailler six mois dans leurs propres réserves une fois de retour chez eux, durant minimum deux jours par semaine. Ce dernier point devant être validé par la direction. Ce projet prévoit d’essaimer de manière collaborative, puisque les six mois suivants doivent servir à former d’autres personnes dans des musées partenaires.

Mise en œuvre au Cinquantenaire

« La beauté du projet est aussi de ne pas être centré sur l’aspect financier », explique Marjolijn Debulpaep, responsable du projet à l’IRPA. « Durant ces 10 jours de travail, nous avons créé des liens entre les personnes, une équipe s’est constituée. Nous parlons aujourd’hui le même langage au sujet des réserves et nous pouvons continuer à communiquer et nous soutenir. Nous avons créé un networking entre collègues des trois régions. C’est inestimable ! », poursuit-elle.

C’est la réserve d’Art populaire et Folklore des MRAH au Cinquantenaire qui a été sélectionnée pour ce premier workshop. Il fallait une réserve suffisamment grande pour que 28 personnes puissent y travailler. De plus, elle comprend une diversité importante de matériaux. « RE-ORG nous a permis de définir très précisément les problématiques les plus importantes. Et cela suivant quatre axes : management, bâtiment, collections, équipements », explique Marjolijn Debulpaep. « Quand ce plan de la situation a été dressé, nous avons démarré le plan d’amélioration. Gaël de Guichen était présent durant les deux semaines et nous avons travaillé pas à pas. La problématique des réserves est invisible pour les visiteurs. Ce sont les coulisses et on ne communique jamais là-dessus. »

Deux semaines de workshop

Linda Wullus est conservatrice des collections d’Art Populaire et Folklore au MRAH depuis 2008. Ces collections sont réparties dans trois réserves différentes, deux au Cinquantenaire et une près de la gare du Midi. Dans les années 1980, ces collections n’avaient pas de titulaire. Elle est aussi conservatrice de la Porte de Hal, ce qui fait, comme elle le dit avec philosophie, « deux casquettes, trois collections et cinq réserves. »

« Avant, dans les réserves, nous faisions les choses… au pif. En Histoire de l’Art, nous ne recevons aucune formation quant à la gestion et l’organisation des réserves. » L’analyse des problèmes a mis en lumière de nombreux objets posés directement sur le sol, des objets au-dessus des armoires, des collections non regroupées, trop peu de lumière artificielle pour travailler aisément et un nombre important d’objets de non-collections, dont du matériel d’emballage, dans ces espaces.

« En déplaçant de manière réfléchie, guidés par la méthode, l’ensemble du mobilier de rangement, nous avons gagné 16 % d’occupation au sol », se réjouit Linda Wullus. « Nous avons ainsi pu créer un espace de travail isolé de la réserve. L’ensemble est beaucoup plus aéré, c’est visible à l’œil nu ! La méthode est à exporter chez soi ! Pour la suite, nous serons les ambassadeurs de RE-ORG au Château de Gaasbeek. Cette méthode collaborative permet aussi de constituer une équipe sans angoisse, puisque des personnes arrivent de l’extérieur. Avant, il est vrai que souvent on se perdait dans les détails. Nous n’avions ni vision d’ensemble ni méthode pour l’appréhender. Un manuel très simple explique pas à pas la méthodologie. »

La méthode a déjà été utilisée avec succès dans plusieurs pays, de sorte que l’expérience de terrain a permis de la développer davantage : en Inde sur les collections ethnographiques de l’Indira Ghandi National Centre for the Arts à New Delhi (2011) et au National Museum for Arts and Crafts (2012), en Argentine sur des collections d’art contemporain (2011) et en Iraq sur des collections archéologiques (2012). L’Institut canadien de conservation ICC utilise la méthodologie RE-ORG, depuis 2012 déjà, dans ses workshops sur la réorganisation des réserves. Tout comme la Chine, l’Institut Central de Conservation en Serbie (CIK, Belgrade) travaille actuellement à un trajet RE-ORG. Un beau succès pour un projet vraiment bien pensé qui essaimera donc en Belgique et au Luxembourg à partir de cette équipe de départ.

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Vue sur les réserves des collections d’Art populaire et folklore aux MRAH

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Workshop RE-ORG sur les réserves des collections d’Art populaire et folklore aux MRAH

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Vue avant RE-ORG sur les réserves des collections d’Art Populaire et Folklore aux MRAH

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Vue avant RE-ORG sur les réserves des collections d’Art Populaire et Folklore aux MRAH

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Vue avant RE-ORG sur les réserves des collections d’Art Populaire et Folklore aux MRAH

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Rangement des réserves des collections d’Art Populaire et Folklore aux MRAH

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Vue après RE-ORG sur les réserves des collections d’Art Populaire et Folklore aux MRAH

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Vue sur les réserves des collections d’Art populaire et folklore aux MRAH

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Rangement des réserves des collections d’Art Populaire et Folklore aux MRAH

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Rangement des réserves des collections d’Art Populaire et Folklore aux MRAH

 

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