La Villa Empain fait vibrer deux grands imaginaires. S’y rencontrent des ethnographes d’un autre type dans une exposition conçue par Sarkis lui-même. Lumière sur les profils d’un cinéaste et d’un plasticien, deux brocanteurs qui décryptent le monde sur un mode poétique, personnel et métaphorique. Leurs affinités culturelles, leurs origines les rapprochent. L’admiration de Sarkis envers son aîné est le moteur d’un choix d’autant plus significatif dans une année commémorant le centenaire de la tragédie arménienne.

Pourquoi Sarkis avec Paradjanov ? Ce mot pose les prémices de l’exposition et lui donne sa pleine signification. Dans le hall, huit écrans recouverts de précieux kilims diffusent des extraits du film Sayat Nova, tourné en 1969 par Paradjanov et rebaptisé La couleur grenade par la censure soviétique. C’est son œuvre la plus personnelle, la plus aboutie et la plus profonde, celle qui marquera de sa singularité l’histoire de l’art cinématographique. Elle retrace la vie d’un poète arménien du XVIIIe siècle qui écrivit en arménien, géorgien, azéri, turc, arabe et persan. Exécuté pendant l’invasion perse pour avoir refusé de renoncer à sa foi chrétienne, Sayat Nova est considéré comme un martyr par le peuple arménien. Chaque scène, tournée dans un monastère, est peinte en tableau , statique, extraordinairement beau et expressif. Puissante par la forme, l’image est plus importante que la narration. Il y a une scénographie de l’attente dans chaque plan qui renvoie aux enluminures et aux fresques des églises arméniennes.

C’est par Les Chevaux de feu (1965), mis en scène d’après Les ombres de nos ancêtres oubliés, une nouvelle de l’écrivain ukrainien Mikhaïl Kotsioubinski, que le cinéaste gagne sa notoriété internationale. Un éblouissement où il puise dans la diversité ethnique de sa région natale. Proche de l’interprétation sociologique, il mêle dans ce manifeste réalité sociale, folklore, rites et légendes. « La vie est une fenêtre » était la devise de Paradjanov (1924-1990). Possédé par l’image, par le visuel, son parcours ne peut être rapidement résumé. Né en Géorgie, à Tbilissi, de parents arméniens, tout d’abord musicien, autant plasticien que cinéaste, il continue à créer, vaille que vaille. Avec obstination et persévérance, il prend la voie d’un engagement fervent, sa vie durant. Condamné aux travaux forcés de 1973 à 1977, il n’en a pas moins cessé de créer. Et réalisé 800 tableaux et collages au répertoire surréaliste avec les matériaux trouvés au hasard des camps. Un mélange de poésie, de provocation et d’humour anime ces petites vitrines de mercerie.

Né en 1938 à Istanbul de famille arménienne, Sarkis est connu pour son art délicat de la métaphore et pour le caractère généralement installatif de son œuvre. Rappelons que cette année, il représente la Turquie à la Biennale de Venise avec son installation Respiro et participe également à Armenity, le projet primé par le Lion d’Or. Un fabuleux lien entre deux pays, deux cultures !

Les œuvres de Sarkis sont profondément mémorielles. Elles remontent loin dans le temps. Chineur, brocanteur, il collecte, accumule, compose. Pour mieux balayer le temps et abattre les frontières. Fidèle à ses thématiques, il réinvente de nouveaux dialogues avec des objets complètement anachroniques, fait des digressions, des allers-retours entre le trivial et le sacré. Son travail est un génial détournement d’objets sacrés, de reliquaires qu’il pare d’une nouvelle temporalité. Afin d’en faire surgir des messages universels. Faisons une halte devant la vitrine du rez-de-chaussée. Sans vocation esthétique, cette boîte à trésors rassemble des icônes dépositaires des marques du lointain. L’art est dans tout : une sculpture, un cadre, un bibelot, une manière de voir ! Sarkis laisse au spectateur la possibilité de compléter, d’interpréter. Ailleurs, il matérialise la lumière dans des mots en lettres de néon de Gille Deleuze : A la limite du silence. Ses vitraux sont magnifiques. Eternité et présent réunis. Plus loin, des cadres anciens révèlent son amour de l’aquarelle.

L’entrelac des œuvres exposées compose un véritable exercice d’admiration, un tribut payé par Sarkis au grand maître géorgien. Les dimensions et la majesté du lieu, fait d’histoire et d’histoires, font de ces espaces un théâtre de mémoire qui nous mène ailleurs et au-delà du temps vécu. Le grand intérêt de cette exposition n’est pas seulement de montrer et de faire découvrir, c’est aussi la symbiose de deux poètes qui se donnent à voir ensemble, en toute liberté et communauté de pensée. Concluons avec cette phrase de Sarkis: « Le feu démarre par la friction des choses entre elles et alors le temps s’ouvre. »

Sarkis avec Paradjanov
Fondation Boghossian – Villa Empain
67 avenue Franklin Roosevelt
1050 Bruxelles
Jusqu’au 10 janvier 2016
Du mardi au dimanche de 10h à 18h30
www.villaempain.com

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Sarkis, IK. 141 4.3.2003 (à Paradjanov), 2003, courtesy de l’artiste et Galerie Nathalie Obadia, Paris/Bruxelles, (c) Adagp, Paris, 2015

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Sergueï Paradjanov, Sayat Nova, 1969, Courtesy Musée Sergueï Paradjanov, Erevan

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Sergueï Paradjanov, Sayat Nova, 1969, Courtesy Musée Sergueï Paradjanov, Erevan

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Sergueï Paradjanov, La Muse, maquette de costume pour le film Sayat Nova, 1967, Collection Musée Sergueï Paradjanov, Erevan

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