Né à Bruxelles en 1963, Koen Theys se passionne pour la vidéo depuis presque 40 ans. Une passion qu’il a progressivement transformée en art. Il expose actuellement avec l’artiste turque Gülsün Karamustafa (Ankara, 1946) en un surprenant dialogue, Mystic Transport, à La Centrale for contemporary art et chez ARGOS, dans le cadre d‘Europalia Turquie. Il a pris le temps de répondre à nos questions autour d’un café au deSingel, le Campus des Arts international à Anvers. Morceaux choisis.

Comment se déroule votre processus artistique ?

Tout d’abord, je dois dire que mon travail s’adresse un peu aux spécialistes, même si je n’essaie pas de faire un travail intello où il faut lire des centaines de textes avant de comprendre… Même si on est sans cesse dans la recherche. Par exemple, le projet One of us a commencé instinctivement. Je me suis dit : « Tiens, j’irais bien voir une procession… » Je suis allé filmer avec une assez grande caméra, on en a déduit que j’étais de la télévision et on m’a laissé entrer dans la pièce maquillage. Je filme, je cherche, je fais des essais et ce n’est que le lendemain que je regarde… Même chose avec les céramiques. C’est toujours ambigu. Je n’aime pas l’art qui reste simplement instinctif, qui ne va pas au-delà. Je n’aime pas non plus l’art en tant qu’illustration de mes pensées. Souvent ça manque un peu de vie, de couilles ! J’aime penser que l’art est toujours un aller-retour entre spontanéité et réflexion. Si je montrais tout ce que j’ai fait spontanément, bon… (rires) ce ne serait pas vraiment génial !

Parlez-nous de vos débuts avec le collectif V-side.

Encore étudiant, j’avais un camarade dont j’aimais beaucoup le travail, Dirk Paesman. On avait les mêmes intérêts. C’était la période punk, on se rencontrait dans des concerts, on avait le même regard sur l’art, le même engagement. On n’aimait pas trop l’académisme, on cherchait à faire de l’artistique qui vaille la peine et qui se situe au même niveau de ce qui se passait dans la culture populaire, comme les punks – plus avant-garde que les avant-gardistes. Il y avait cet engagement social et on cherchait à faire des choses d’une même densité dans l’art. On a commencé à faire des performances, des émissions radio et des tas d’autres choses… Nous avions le sentiment que l’art était pour les bourgeois. La situation est tout à fait différente aujourd’hui. Début des années 1970, il n’y avait en Belgique que deux ou trois galeries d’art contemporain qui valaient la peine. On a commencé à faire de l’art, sans jamais penser qu’on allait le vendre. C’est drôle car aujourd’hui, je donne cours et souvent des étudiants viennent me demander ce qu’ils doivent faire pour rentrer dans une galerie. Nous, nous étions vraiment là pour essayer de produire des choses qui valent la peine. C’est comme ça que lentement nous sommes arrivés à faire de la vidéo. On donnait des concerts, puis j’ai découvert le montage et j’ai commencé à faire des œuvres vidéo. Nous étions à l’Académie de Gand. Nous avions notre groupe punk, des magazines, notre émission radio. On travaillait 20 heures par jour dans une folie de découverte, de recherche, de réalisation. On faisait tellement de choses… donc tout n’a pas été bon ! (rires)

Vous avez été viré de l’académie…

J’ai fait un truc avec un berger allemand (ndlr : l’œuvre Crime #01), basé sur un film que Hitler avait réalisé sur son berger allemand. C’était une réponse basée du point de vue des gens qui avaient vécu dans les camps de concentration. J’ai été viré de l’académie et Dirk Paesman aussi ! Lui est parti à Dusseldorf et moi j’ai entamé des études de cinéma. Le plus marrant est que j’ai présenté ma candidature à l’école de cinéma avec cette vidéo ! Je me suis dit : « Si je montre cela, ils voient quelle viande on a dans le bol », comme on dit en flamand ! J’ai été accepté. Je savais que j’étais bon, même si je ne voulais pas devenir cinéaste non plus. Ca a provoqué quelques conflits, parce que je voulais rester artiste en faisant un certain type de cinéma.

Vous avez un profil atypique. Avez-vous dû forcer les choses pour devenir ce que vous êtes ou est-ce venu naturellement ?

Ah oui, j’ai dû beaucoup me battre ! L’Académie de Gand était la plus progressiste de Belgique. Si eux ne m’acceptaient pas, les autres n’allaient certainement pas m’accepter non plus. A l’école de cinéma, je travaillais comme un dingue mais ce que je faisais n’était simplement pas leur style… Mon travail leur semblait curieux. Mais j’ai eu une chance énorme : durant ma première année dans cette école, j’avais 20 ans, une de mes vidéos a été achetée par le MoMa de New-York. Venu de nulle part, j’étais, pouf, au top. Mes rapports avec les profs et les élèves sont devenus très ambigus. Il y avait de la jalousie. C’était très difficile, je me suis battu… je n’avais pas de sous, mais je travaillais. Tout le monde pensait que j’étais devenu riche, mais pas du tout : j’avais vendu ma vidéo pour la moitié du prix de ce qu’elle avait couté.

Les arts vidéo étaient aussi une pratique plutôt marginale à l’époque ?

Oui. Je rencontrais dans les festivals des artistes comme Bill Viola, Tony Oursler, qui sont maintenant des grands noms. On discutait. Ils ont eu la grande chance d’être relativement soutenus par leur pays d’origine. Pour moi, surtout en Flandre, ce n’était pas le cas. J’ai davantage été soutenu du côté francophone. Il y avait Jean-Paul Tréfois, producteur à la RTBF, qui a été le premier à produire des œuvres d’artistes vidéo pour la télévision et qui a fait un travail internationalement reconnu. Là, la RTBF a vraiment joué un rôle d’avant-garde très important, on l’oublie ! En 1989, quand le câble est arrivé, ils ont mis de côté ce programme. Pour les artistes vidéo en Belgique, c’est beaucoup plus difficile de produire… alors que c’était déjà compliqué avant. Impossible d’avoir sa propre station de montage : les artistes vidéo devaient travailler dans des studios existants, les week-ends ou lors de plages libres. Pour mes premières vidéos, j’ai coproduit avec des boites de porno : il y avait un drôle de mec à Courtrai qui aimait bien ce que je faisais, je pouvais venir travailler sur sa station ! Pendant la semaine, on montait des films pornos et le week-end, je pouvais aller travailler sur mes œuvres ! (rires)

Etes-vous conscient d’être un pionnier dans votre discipline ? Voyez-vous ça comme une chance ou un désavantage ?

On n’est jamais conscient d’être pionnier. Je crois que c’est toujours le cas. Je suis très fier, mais c’était vraiment inconscient. Dans le sens où c’était pour moi une vie schizophrène : d’un côté, j’étais à l’académie, je dessinais des nus et je devais peindre des natures mortes pour apprendre ; de l’autre, je trouvais que mon travail avec mon groupe punk était beaucoup plus vivant, beaucoup plus up-to-date que mes études. Bien sûr, j’avais 16-17 ans, je cherchais une façon de conjuguer les deux pour pouvoir montrer à mon groupe ce que je faisais. Quand je faisais de la vidéo, tout le monde appréciait. Quand c’était une peinture, on rigolait. Ce n’est pas moi qui ai choisi car – et c’est très important – c’est plutôt le circuit dans lequel vous vous trouvez qui décide où vous allez. Je ne crois pas en l’individu qui choisit son chemin tout seul : on est toujours influencé par ce qui se passe autour de nous. Au début, je ne savais même pas si je faisais de l’art ! On voyait ça davantage comme de l’activisme. Même si (il rit) il n’y avait pas vraiment de parti ni de ligne politique qui pouvaient être invoqués. On faisait des graffitis, des machins comme ça, et on filmait. Pas des graffitis clichés non plus. Par exemple, on est allés peindre sur un pont d’autoroute inutile : de l’argent gâché. On a marqué : « Fuck the Pravda and Coca Cola » ! (éclats de rire)

Vous vous considérez toujours punk aujourd’hui ?

Bien sûr que non, ce serait comme se dire hippie ! Et je n’ai jamais été un punk cliché en tout cas. Il y avait une énergie qui me plaisait dans ce mouvement, mais très vite, j’ai vu que ça devenait fashionable et que de faux punks s’habillaient comme des punks. Là aussi, j’ai vite compris qu’il ne fallait pas rester dans un certain mouvement et trouver son propre chemin.

Vous pensez que la dimension politique est plus présente dans vos œuvres aujourd’hui ?

J’ai été écouter Lieven de Cauter (ndlr : philosophe et activiste) avec lequel je suis assez d’accord. Il prend deux grands penseurs, Adorno et Walter Benjamin, en exemple. Adorno disait que le bon art, c’est comme Beckett, sans références politiques. Tandis que Walter Benjamin choisit Brecht qui dit que l’art vrai est un art engagé dans la société. Alors, Brecht ou Beckett ? Je pense surtout qu’aujourd’hui on met beaucoup en question la valeur de l’art, on essaie de faire un art « dienstbaar » (ndlr : un art utile), parce qu’on pense qu’il n’a pas de valeur en soi, qu’il doit avoir une valeur économique ou sociale, que les artistes doivent travailler avec des émigrés, etc., pour avoir une certaine valeur dans la société. Je ne défends pas nécessairement l’art pour l’art, mais l’art ne peut être un art vrai qu’au travers de sa qualité artistique intrinsèque, quoi qu’elle veuille dire. Ce n’est pas parce qu’une œuvre est politiquement correcte qu’elle est meilleure ou l’inverse. Et dans ce sens-là, je pense que je reste profondément engagé : je ne vais jamais à une foire, je ne me promène pas dans le circuit commercial et je ne me promène pas non plus dans le circuit socio-artistique, parce que là, souvent, on veut soumettre l’art en rendant service à une idéologie sociale. Ca doit être un choix personnel, pour chaque artiste, de voir jusqu’où il veut aller… La qualité d’une œuvre d’art n’est pas dans son fonctionnement dans la société ! Une bonne œuvre d’art, ça fascine, on ne sait parfois pas toujours bien pourquoi, mais ça aide à penser, au lieu de diriger la pensée. Et c’est pour cela que les meilleures œuvres d’art continuent à faire penser les gens… Une bonne œuvre d’art ne peut être instrumentalisée par une idéologie ! Même si c’est toujours utilisé quelque part, que ce soit socialement, économiquement, même de manière nationaliste… Regarde, je suis flamand. Tôt ou tard, peut-être, on va utiliser le fait que je suis un artiste flamand pour dire « Regardez notre culture flamande, comme c’est grand ! » Même si je n’ai jamais rien fait d’autre que de cracher sur cette mentalité nationaliste… (il rit)

Comment est venue cette idée d’exposition avec Gülsün Karamustafa?

En fait, à la base, la Centrale m’avait demandé de faire une exposition avec un autre artiste. Et puis, il y avait Europalia, et on m’a demandé si je ne voulais pas faire cela avec un artiste turc. J’ai répondu : « Oui, mais il faut que j’aime son travail et qu’il puisse y avoir une certaine tension entre nos œuvres. » Je me demandais si ça allait être possible. Et puis j’ai vu le travail de Gülsün Karamustafa et presque tout de suite c’était : « Wow ! Ça, ça pourrait donner quelque chose de bien ! » Elle a fait trois projections de films avec des hommes en pleurs. Moi, j’avais fait une vidéo avec des femmes en pleurs. Il y avait des croisements avec d’autres œuvres. Ca a été assez vite décidé. Je voulais aussi voir si c’était une personne avec qui je pouvais m’entendre, parce qu’on allait être proche l’un de l’autre pendant des mois, on allait discuter. Je ne voulais pas d’un macho ou d’une personne qui allait réclamer plus d’espace. J’avais lu une interview d’elle, elle me plaisait. Je suis allé là-bas, on a discuté et ce fut tout de suite oui !

Des rencontres étalées sur plusieurs mois ?

Il y a eu au moins six mois de maturation. Une équipe d’Europalia est allée la rencontrer, lui montrer mes œuvres. Elle a dit oui tout de suite également ! Elle aussi aimait beaucoup mon travail. De là, je suis parti à Istanbul pendant quelques jours. On a discuté de pleins de choses, on a fait un premier choix d’œuvres. Je lui ai également expliqué mes projets en cours et on a déjà discuté du placement des œuvres. On a donné notre projet aux commissaires et ils ont commencé à expérimenter la scénographie. Ils ont fait une proposition qu’on a acceptée. Et puis plus grand-chose n’a vraiment bougé. On avait déjà l’exposition en tête il y a quatre mois même si certaines œuvres n’étaient pas encore tout à fait prêtes !

Mystic Transport
Centrale for contemporary art
44 place Sainte-Catherine
1000 Bruxelles
Jusqu’au 28 février 2016
Du mercredi au dimanche de 10h30 à 18h
www.centrale.brussels

et
ARGOS – Centre for Art and Media
13 rue du Chantier 
1000 Bruxelles
Jusqu’au 20 décembre
Du mercredi au dimanche de 11h à 18h
www.argosarts.org

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Koen Theys, String, (c) Koen Theys

Koen-Theys-The-Re-entry-of-the-Gods-2002©Koen-Theys

Koen Theys, The Re-entry of the Gods, 2002, (c) Koen Theys

Gulsun Karamustafa, Etiquette, 2011, (c) Rampa Istanbul

Gülsün Karamustafa, Etiquette, 2011, (c) Rampa Istanbul

Gulsun-Karamustafa-Shrine-Online-2011-Rampa-Istanbul

Gülsün Karamustafa, Shrine Online, 2011, (c) Rampa Istanbul

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Gülsün Karamustafa, Men Crying, 2011, (c) Rampa Istanbul

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