Avec ses couleurs vives, son iconographie si particulière, le Pop Art arrive comme un ovni dans le monde de la culture des années 1960-1970. Apparu en Angleterre au milieu des années 1950, ce courant, considéré comme un phénomène anglo-saxon, s’impose avec l’exposition New Realists à New York en 1962. Il réunit un groupe de jeunes artistes, dont Andy Warhol ou Roy Lichtenstein qui marquent encore les esprits aujourd’hui.

Ces artistes et bien d’autres – puisque le mouvement va s’étendre partout dans le monde – vont mener une réflexion subversive, à la fois irrévérencieuse et non conflictuelle, sur la culture commerciale, les médias, l’émergence d’une société de consommation et d’images. Souvent ouvertement politiques, plein d’humour, ils manipulent tout ce qui leur tombe sous la main – photos, objets, emballages, objets récupérés – et utilisent la peinture, le collage, la sérigraphie ou l’assemblage pour donner à voir le monde des Golden Sixties et ce qui se cache derrière celui-ci.

C’est ce qui est à découvrir au fil de pas moins de trois expositions, l’une à Bruxelles, à l’ING Art Center, l’autre à la Tate Modern, à Londres, la troisième à la Maison de la culture de Namur. Derrière cette palette vive et franche, l’aspect ludique des œuvres, se dévoile l’engagement politique, la critique de la société, du statut de la femme, etc.

A Bruxelles, voici Pop Art in Belgium ! On y découvre les pop artistes belges en dialogue avec leurs pairs américains. Passionnante mise en parallèle qui met en lumière les spécificités des Belges. C’est la découverte du travail de George Segal en 1963 à la galerie Sonnabend de Paris qui marque l’entrée en pop de plusieurs artistes belges, dont Evelyn Axell, Pol Mara, Raoul De Keyser, Roger Raveel, mais aussi Marcel Broodthaers, Panamarenko ou Pol Bury. Les collectionneurs belges, comme le docteur Hubert Peeters, le baron Léon Lambert, Pierre Janlet et d’autres se passionnent pour ce mouvement. N’hésitant pas à prendre un avion vers les Etats-Unis, ils contribuent à faire connaître le Pop Art américain chez nous mais surtout, ils collectionnent les artistes belges. Aujourd’hui, ces collections arrivées depuis longtemps à maturité commencent à être dispersées. Il devient rare de trouver, par exemple, une série complète des Marilyn de Warhol. Le moment était donc opportun d’organiser une exposition de ce type à Bruxelles. On y découvrira des inédits, des trouvailles, mais aussi des pièces majeures tant belges qu’américaines.

L’œuvre d’entrée d’exposition, ce sont les deux Lovers on a Bench de George Segal, figés pour l’éternité dans un geste de tendresse. Sur le thème de la vie quotidienne, une nature morte, Meats, de Oldenburg, une installation de plusieurs pièces de viande en plâtre, mise en parallèle avec des toiles de Guy Degobert, qui peint une ampoule bleue sur une boîte de Buitoni, ou une série de bonbons. Tant l’Américain fait exploser toutes les barrières et utilise des matériaux nouveaux, tant le Belge reste dans la tradition des grands peintres flamands. Deux visions.

Plus loin, Marcel Broodthaers, avec plusieurs installations, frise le surréalisme ou plutôt s’offre la possibilité de travailler sans limites de matières ou de médiums. Même chose pour Panamarenko dont la gracieuse nature morte, Afwasbak, fait un clin d’œil tant aux Primitifs flamands qu’à Morandi. Plus loin, sur le thème de l’amour et de l’érotisme, la série de cœurs de Jef Geys, étonnante, parle sans complexe avec les cœurs de Jim Dine et son style si direct et frontal. The Kiss d’Andy Warhol résonne avec Three Kisses de Pol Mara.

Notons la puissance d’évocation du quotidien des Golden Sixties aux Etats-Unis, avec ce bas-relief de Tom Wesselman, Interior. Les petites télévisions en feutre de Hugo Heyrman, TV-Testbeeld, sont dans ce même geste d’appropriation d’objets du quotidien, pour les rendre presque tels quels aux visiteurs. D’autres thèmes parcourus dans l’exposition : stars, avec l’extraordinaire silhouette, Molly Peters, de Panamarenko. Plus loin, sur le thème de la révolte, on trouve quelques beaux Evelyne Axell. Ne sortez pas sans réaliser une photo dans la boîte à selfies au sous-sol, où se trouve un atelier pour les enfants. Pop Art in Belgium ! est une occasion réussie de se pencher sur des chefs-d’œuvre de cette époque et d’en voir, revoir ou découvrir les aspects belges.

Filons à Londres, où The World Goes Pop présente des œuvres de pop artistes du monde entier. Du Japon à la Pologne, de l’Espagne à la Roumanie, d’Israël au Brésil, tous sont pris d’une frénésie de création sur ce même filon, souvent sans se connaître. Biberonnés aux images de la télévision et des magazines populaires, ces artistes s’emparent des icônes et des symboles de la culture populaire. Ici, ce qui se donne à voir, ce sont surtout les aspects critiques de la société, remises en question, combats du féminisme…

Without Rebellion de Jerzy Ryszard Jurry Zielinski, c’est un immense visage stylisé, dont la langue – piercée ! – en textile sort de la toile et se pose au sol. Une merveilleuse immense toile du Japonais Ushio Shinohara déploie style et couleurs pops sur un sujet traditionnel. Joe Tilson reprend des pages d’un journal, qu’il met en scène avec des formes rembourrées, sérigraphiées, intégrées chacune dans une case de bois. Une mise en boîte d’une mise en page ! On peut découvrir ici beaucoup d’œuvres de femmes, dont l’Espagnole Anne Maria Maiolino ou l’Autrichienne Kiki Kogelnik. Maria Pininska-Beres met en scène le corps féminin comme une machine, avec Love Machine. Vision terrible. L’immense et sublime installation de Jana Zelibska ou la Little TV Woman ou la Dernière femme-objet de Nicola L montrent à quel point le corps reste l’objet de toutes les interrogations des artistes femmes. Autant qu’elles remettent aussi en question la dominance masculine dans l’art et donc dans le courant pop.

Sur le thème de la foule, Red Coat, de Nicola L, datant de 1973, un impressionnant ensemble d’imperméables en plastique soudés ensemble, fit l’objet d’une improbable performance sur la neige, dont on peut voir une vidéo. Toujours sur ce même thème, une immense installation de l’Italien Claudio Tozzi, Multiple, offre une audacieuse manière d’appréhender et d’envahir l’espace.

Etonnant de voir que plusieurs artistes utilisent les codes du pop et les intègrent dans des œuvres de tradition folklorique, comme avec les sérigraphies et les tapis tissés de l’Iranien Parviz Tanavoli. Par la diversité des œuvres et des pays dont sont issus les artistes, cette exposition élargit le propos du Pop Art. Ludique et plein d’humour, l’ensemble montre aussi la rage, la colère et les implications politiques et sociétales de leurs auteurs.

C’est vers les femmes qu’on se tourne en allant visiter l’exposition Pop Impact à la Maison de la Culture de Namur. Evelyne Axell aurait fêté ses 80 ans cette année. La fulgurance de son œuvre – féministe et hédoniste – interrompue en pleine ascension par sa mort prématurée dans un accident de voiture, a marqué les esprits. En seulement sept années de création, Evelyne Axell a réussi à tracer les contours d’une œuvre riche qui n’a rien perdu de sa force ni de son actualité ! Longtemps restée dans l’ombre de ses homologues masculins, l’artiste a acquis une nouvelle visibilité et son propos féministe n’a rien perdu de sa pertinence. C’est grâce au travail de revalorisation de son époux, le cinéaste Jean Antoine, entre autres, que l’œuvre de l’artiste namuroise brille aujourd’hui internationalement.

C’est elle qui est au centre de l’exposition, accompagnée de ses consœurs comme la Britannique Pauline Boty ; la Polonaise Alina Szapocznikow – nous avions parlé de sa spectaculaire rétrospective au Wiels en 2011 ; mais aussi Niki de Saint Phalle – dont la pétillante exposition à Paris en 2014 avait retenu notre attention ; ou Jann Haworth, créatrice des sculptures molles avant Claes Oldenburg ! Beaucoup d’inédits dont des dessins jamais montrés d’Evelyne Axell. On retrouve des peintures mais aussi des œuvres en trois dimensions conçues à partir de matériaux mis à disposition par l’époque comme le plexiglas, le polyuréthane, la fourrure synthétique, les néons industriels. Immanquable !

Pop Art in Belgium !
1963-1970
ING Art Center
6 place Royale
1000 Bruxelles
Jusqu’au 14 février 2016
https://about.ing.be/A-propos-dING/Art/PopArt.htm

The World Goes Pop
Tate Modern
Londres
Angleterre
Jusqu’au 24 janvier 2016
http://www.tate.org.uk

Pour chaque billet Eurostar, deux entrées pour le prix d’une dans huit des plus grands musées londoniens
www.eurostar.com

Pop Impact – Women Artists
Maison de la Culture de Namur
14 B avenue Golenvaux
5000 Namur
Jusqu’au 14 février 2016
https://www.province.namur.be/?rub=evenement&id=728

Molly-Panamarenko

Panamarenko, Molly Peters, 1966, collection Agnes & Frits Becht, (c) sabam, photo Ernst van Deursen

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Andy Warhol, Campbell’s Soup (Tomato-Beef Noodle’s), 1968, collection privée, Belgique, (c) ARS, photo Dirk Pauwels

Shinohara

Ushio Shinohara, Doll Festival, 1966, Hyogo Prefectural Museum of Art, The Yamamura Collection

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Nicola L, Red coat, 1973, collection of the artist

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Evelyne Axell, Le désir, 1969, Collection privée, Belgique, (c) Adagp, Sabam, photo d’art Speltdoorn & Fils

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Guy Degobert, Jeux de lampes, Fort, 1971, Galerie Tom Gerits, (c) P. Degobert, photo Daniel de Kievitch

Cueco

Henri Cueco, The Red Men, bas-relief, 1969, collection of the artist.

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Evelyne Axell, Le Mur du son, 1966, collection privée

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