En 2000, Louise Bourgeois (1911-2010) commence à créer des têtes en tissu en séries. En 2001, cannibalisant un vêtement de sa garde-robe, elle fabrique sept têtes avec le tissu duveteux d’un manteau rose vif…  Bourgeois n’utilisait que des tissus issus de sa propre vie. Les têtes bleues, au nombre de 21, furent réalisées avec des rouleaux de jersey bleu donnés par son ami Stuart Kohen. Pour l’artiste, chaque couleur avait sa symbolique : le noir pour la culpabilité et le deuil, le rouge était la couleur du challenge, du sang, de la rage et de l’intensité, le rose celle de la féminité et le bleu, la couleur de la paix, de la transcendance.

Bleues sont les têtes cousues par Louise Bourgeois et présentées encore quelques jours à la galerie Xavier Hufkens, en une exposition d’une rare intensité et de qualité muséale. « Louise était uniquement intéressée par la pièce sur laquelle elle était en train de travailler. Elle sentait quand une pièce était finie, quand elle avait atteint son but, ensuite elle voulait passer à autre chose. Je pense qu’elle était surtout intéressée d’exprimer l’intensité d’un moment, l’anxiété d’un moment particulier », expliquait Jerry Gorovoy, assistant de Bourgeois pendant 30 ans, au magazine Vulture en 2014.

Lors de la présentation de l’exposition chez Hufkens, nous avons eu la chance de croiser Jerry Gorovoy, plutôt réservé et silencieux. Il explique : « Louise travaillait plusieurs petites têtes à la fois, laissant de côté l’une ou l’autre pièce. Elle laissait intentionnellement les fils dépasser, parce qu’elle aimait l’idée que si on tirait sur l’un d’eux, tout se défaisait. »

Présentées dans d’imposantes boîtes en acier et verre, comme des objets de curiosité, presque comme des météorites d’un autre monde, ces petites sculptures cousues et recousues, semblables à des têtes empaquetées dans les bandages des grands brûlés, hurlent de douleur et d’anxiété. Elles ont beau être de tissu et de fil, leur force vous saute au visage. Voici Tête V, deux têtes sur un même cou, l’une grande, l’autre petite, poussant comme deux bourgeons issus d’un même bulbe, parlant du lien parent-enfant, cousu à la fois de tendresse et d’ambivalence. Pour Cell XXVIII (Portrait), cinq têtes pendues à l’envers dans une énorme Cell – ces cages souvent de très grande taille qui occupèrent l’artiste dès 1989. Le chiffre cinq est pour l’artiste le symbole de la famille. Une famille qui marche ici sur la tête. Chaque tête est un patchwork délicat de pièce de jersey de plusieurs bleus différents. Chaque bouche est ouverte sur un cri muet.

Pour Head and Weights, une tête, toujours à l’envers, se trouve à l’extrémité d’une barre de métal. De l’autre côté, trois boules d’acier font le contre-poids. Ce rythme un-trois et l’association des formes donnent à cette pièce une beauté formelle. Au même moment, la mise en parallèle d’une tête et de trois poids évoque un équilibre douloureux entre un visage et les pensées trop nombreuses qui l’occupe.

Au mur, en un contre-point puissant, des femmes à la gouache rouge, aux formes primitives : seins énormes, hanches larges, évoquent quelques divinités primitives ou, plus simplement, la perception riche, intime, envahissante, nourrissante, sexuelle, prenante, dévorante de la femme. On y court !

Louise Bourgeois
Les têtes bleues et les femmes rouges
Galerie Xavier Hufkens
6 rue Saint-Georges
1050 Bruxelles
Jusqu’au 31 octobre
Du mardi au samedi de 11h à 18h
www.xavierhufkens.com

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Louise Bourgeois, Head and Weights, 2008, fabric, steel, stainless steel and cast iron, photo Christopher Burke, New York, courtesy Xavier Hufkens, Brussels

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Louise Bourgeois, Femme, 2007, gouache and colored pencil on paper 24,1 x 20,3 cm, photo The Easton Foundation, New York, courtesy Xavier Hufkens, Brussels

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Louise Bourgeois, Tête V, 2004, fabric and stainless steel, photo Christopher Burke, New York, courtesy Xavier Hufkens, Brussels

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