Molenbeek Saint-Jean, rue Ransfort. Dans la cour de La Fonderie – le musée bruxellois des industries et du travail – une odeur couplée de charbon et métal embaume l’air. Sous les tentes installées pour l’occasion, les souffleries mécaniques récitent leurs gammes, rythmées par les claquements réguliers des marteaux sur l’enclume.

Dans le cadre de Design September, l’asbl Feu et Fer propose aux visiteurs de passage de s’initier à l’art délicat des métiers de la forge. L’endroit n’est pas choisi par hasard. C’est là que se tenait autrefois la Compagnie des Bronzes – qui fondait réverbères, statues et autres éléments urbains – implantée au cœur du quartier surnommé le Manchester Belge du XIXe siècle, en référence aux nombreuses industries installées là pour les facilités de transport (le canal n’est qu’à deux pas). La désindustrialisation urbaine a depuis fait son œuvre et les cadavres métalliques jonchant la cour du musée sont aujourd’hui les derniers vestiges d’un passé révolu.

Michel Mouton, créateur de l’asbl, discute entre deux coups de marteaux avec ses apprentis de passage. « N’hésitez pas à mouiller vos pièces : l’eau est aussi importante que le feu », se plaît-il à rappeler. On ne peut pas vraiment dire qu’il y ait foule, mais cela n’a pas l’air de contrarier l’homme, habitué à prendre les curieux par la main : « Le feu attire mais les gens viennent généralement sur leur 31, donc ne sont pas toujours prêts à travailler avec nous. » La discipline souffre également de stéréotypes tenaces. « On voit la forge comme quelque chose de figé, mais c’est du fer à modeler. Pas avec la main, mais avec le marteau. » La parole est limpide, l’entrain communicatif. Plus qu’un art, l’homme trouve à la discipline des vertus thérapeutiques. La passion d’une vie se dessine en filigranes dans ses réponses : le forgeron qui nous accueille sait où il va. Il n’en a pas toujours été ainsi.

Itinéraire d’un interprète contrarié

Son diplôme d’interprète en poche, le jeune Michel Mouton se trouve face à un dilemme : à bien y réfléchir, il n’a aucunement envie de travailler, comme d’autres, dans un bureau « à répéter bêtement ce que d’autres ont déjà dit ». Las, il prétexte l’excuse de « parfaire son anglais » et part au Pays de Galles suivre une année préparatoire aux Beaux-Arts, au Dyfed College of Art de Carmarthen. Un mois plus tard débarque « une espèce de troll (sic), un petit bonhomme poilu, qui ne parle pas un mot d’anglais. Yes, no… Pas plus ! » Ce petit bonhomme poilu n’est autre qu’Alfred Habermann.

Ce designer tchécoslovaque est invité en terres galloises pour concevoir une grille contemporaine à destination du musée des techniques populaires de la ville. Le Tchécoslovaque est accompagné d’un interprète/espion, chargé de prévenir les éventuelles envies d’ailleurs d’un artiste au rayonnement international. Ayant pratiqué l’allemand en secondaires, Michel est amené à échanger quelques mots avec Alfred Habermann, tout heureux de pouvoir converser dans la langue de Goethe. Cette rencontre est fondatrice pour le jeune Belge, véritablement subjugué par les possibilités plastiques de la forge.

De retour en Belgique, cette vocation naissante ne cesse de le hanter. Michel décide de rejoindre la Tchécoslovaquie pendant quelques semaines pour s’initier à l’art de la forge : c’est une véritable odyssée dans l’Europe de l’époque, mais rien n’est trop compliqué pour apprendre avec celui qu’il considère encore aujourd’hui comme « le plus grand maitre de son temps ». Michel commence alors une formation de forgeron à Anderlecht, mais trouve son apprentissage « assez vieux jeu, pas assez contemporain : je n’avais qu’une seule envie, retourner là-bas! » Après un deuxième voyage, la fuite du vieil Habermann vers Allemagne de l’Ouest va faciliter les choses. Michel le rejoint alors pendant quatre ans, alternant les allers-retours entre l’Allemagne et la Belgique pour pallier le manque d’argent. Une formation loin d’être une sinécure pour le jeune homme : « Tout d’abord parce que Habermann était extrêmement professionnel, mais aussi parce que j’étais dans l’âge de la bêtise, celui où l’on a du mal à apprendre parce qu’on pense qu’on sait… Après on sait qu’on ne savait pas ! (…) C’est en reproduisant aujourd’hui l’enseignement que j’ai reçu que je revois et ressens mes réticences, mes difficultés à faire les choses de façon ordonnée. » L’ordre, assurément primordial dans un métier où l’on gagne sa vie à la sueur de son front.

Il complète sa formation pratique par des stages (Israël, Tchéquie, Italie) et poursuit aussi sa formation d’homme. Le temps passant, son indécision s’amenuit, sa pédagogie se construit sur le tas. Après des années d’exil, il retourne en Belgique, passant le plus clair de son temps dans l’atelier jouxtant la maison qu’il loue à Bruges. Celle-ci étant vendue, il part alors en année sabbatique. Dans les Pyrénées Orientales, il rencontre des ferronniers catalans spécialisés dans le passage du savoir-faire avec des jeunes. C’est la prise de conscience, l’ultime clé de voûte de son cheminement personnel. Tous les éléments d’une vie s’imbriquent alors pour faire de lui ce qu’il est désormais : un passeur de mémoire.

« La forge n’est pas morte, elle n’est pas au musée. Elle vit ! »

Aujourd’hui avec très peu de moyens – « mais énormément de passion », s’empresse-t-il d’ajouter – Michel Mouton arpente les routes belges dans sa camionnette bondée, à la rencontre d’un public qu’il invite à retrousser ses manches et partager avec lui sa passion. L’asbl fondée par ses soins propose de nombreuses formations pour néophytes ou confirmés, allant du travail du bronze à l’assemblage des métaux et même l’orfèvrerie touareg ! Dans un autre coin de la cour du musée, à même le sol, Tapha l’orfèvre nigérian s’adonne à son art, le travail de l’argent, fort d’une expertise héritée directement de ses ancêtres… et qu’il compte lui-même transmettre à qui veut l’entendre. Pour Michel, ces rencontres sont formatrices, et c’est aussi dans cette optique que s’inscrit sa mission : « Il y a un manque énorme d’ateliers où les gens peuvent s’exercer, avancer, s’entraider, apprendre des uns et des autres… »

Ce parcours nomade a parfois des allures de mission prophétique. Paradoxal pour un homme qui s’efforce d’éliminer le dogmatisme pour faire entrer sa discipline dans le XXIe siècle : « Même si les formations proposées aujourd’hui sont de bonne qualité  il y a un manque criant de modernisme et de design. En Belgique, on ne fait que reproduire ce qui a toujours été fait. Il n’y a rien de contemporain, rien qui ait été adapté au besoin et à la sensibilité créative d’aujourd’hui. Le forgeron a perdu pied... C’est très compliqué, parce qu’en quelque sorte, on repart de zéro. Il n’y a plus de marché, plus de contact entre la profession et les architectes… Récréer le marché, c’est dur. Mais ce n’est pas impossible. L’envie des gens de se frotter au feu et de découvrir ce métier est toujours là… Les techniques ne sont pas perdues, elles ont été passées de génération en génération. Le savoir-faire est toujours inscrit profondément dans l’inconscient collectif. »

En mai de cette année, Feu & Fer a reçu le Prix Bruocsella. Depuis 2003, ce prix organisé par Prométhéa récompense chaque année des projets pour la ville. Au mois d’avril 2016, l’asbl proposera une formation sur trois ans avec les deux plus grands forgerons d’Europe occidentale, dans l’idée de former à moyen terme des forgerons professionnels. Cette première expérience permettra de former 10 personnes, avec l’envie de passer gratuitement les techniques apprises pour que le métier perdure et quitte les musées pour reprendre sa place dans la société. La phase suivante sera de profiter de la dynamique de groupe pour créer une communauté de forgerons solidaires et capables de travailler ensemble. Permettre aux jeunes formés de gagner en confiance, en expérience, avant peut-être de voler de leurs propres ailes et de former d’autres jeunes. Michel prendra alors sa retraite, heureux d’avoir pu redonner ses lettres de noblesse à une discipline. Mais n’allons pas trop vite en besogne, si les contours de son labeur sont aujourd’hui foncièrement définis, le ferronnier ne se retirera qu’une fois son Œuvre achevée.

 

http://www.feuetfer.be/

http://www.designseptember.be/

Portrait de Michel Mouton

Portrait de Michel Mouton, photo Kevin Picke

Tapha

L’orfèvre touareg Tapha sous sa tente de travail, photo Fabian Meulenyser

Michel Mouton

Michel Mouton, photo Kevin Picke

Orfèvrerie Touareg

Le savoir-faire touareg en action, photo Fabian Meulenyser

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