Les incontournables Brussels Art Days signent la rentrée des galeries. La cadence effrénée de début de saison reprend. Voici un petit tour d’horizon des choix retenus. Après ces passages obligés, il restera plus d’un mois à pérégriner d’une galerie à l’autre, au gré des goûts et selon ses empathies personnelles.

Les choix d’Elisabeth Martin

Harlan Levey Project présente l’artiste américain TR Ericsson (1972). All my love, always no matter what est sans conteste l’exposition la plus émouvante des BAD. L’art comme permanence d’un lien avec l’histoire personnelle du plasticien. Le processus créatif de cette exposition vibrante est original, d’une grande poésie. La mère de l’artiste se suicide en 2003. Elle qui fumait beaucoup reste présente dans la création d’Ericsson à travers la nicotine à l’origine des portraits esquissés. Elle profile un parcours sentimental, une œuvre en chantier que l’artiste partage avec nous. On s’émeut devant ces lettres léguées, ces projections, ces images floues ou ces brochures d’un autre temps. L’exposition sort du commun et du déjà vu !

La galerie Dépendance, dans le bas de la ville, accueille Thomas Bayrle (1937). C’est un véritable plaisir de retrouver ce plasticien berlinois après All-in-One, sa grande rétrospective au Wiels de 2013 ! Artiste des paradoxes, il fait des images avec d’autres images, fasciné par la répétition sérielle du même motif, par la reproduction à l’infini. Qui n’est pas sans rappeler les métiers à tisser et la formation de tisserand qu’il a suivie pendant deux ans. Son iconographie est indissociable des nouveaux médias et de la production à la chaîne des biens de consommation. Tout est dans tout chez cet Arcimboldo du XXIe siècle. A regarder de près.

Relevons également Dan Graham (1942) chez Micheline Szwajcer. Conceptuels, entre art et architecture, les pavillons de cet artiste américain jouent avec l’espace et le visiteur, acteur nécessaire à l’activation de l’œuvre. Par des effets de transparence et de réflexion de verres semi-réfléchissants. Graham positionne sciemment ses installations à des emplacements situés sur des axes de passage, provoquant une interaction avec les piétons. Notons en parallèle la projection vidéo Don’t trust Anyone au Wiels. Elle met en avant la relation complexe que Graham entretient avec la notion de divertissement et de représentation à travers le théâtre.

Pointons finalement Jean-Pierre Bertrand (1937) qui transforme l’espace de Michel Rein en un puissant champ de force. Il y installe une expérience intense de la couleur sur papier miel, acrylique, fer et plexiglas. Des grands formats où les rapports de proportions entre volumes plats rythment ses œuvres. A voir.

La sélection de Muriel de Crayencour

Gabriele Di Matteo se penche sur le catalogue d’une exposition de Jackson Pollock dans les années 1980. Il va reprendre toutes les photos de l’artiste, de son enfance à son succès, et les peindre dans une palette de noir et blanc. Il laisse blanches les toiles de Pollock, tant dans sa peinture que dans sa nouvelle version du catalogue. Apparait alors Pollock, un homme ordinaire, le visage marqué, très tôt abîmé par l’alcool, entouré de ses amis ou seul devant sa toile posée sur le sol. C’est envoûtant, une histoire se dit, sous un angle étonnant.

Jerry Gorovoy fut l’asssistant de Louise Bourgeois durant 30 ans. Il était présent lors de la preview de l’exposition chez Xavier Hufkens, Les têtes bleues et les femmes rouges, très silencieux et pourtant encore habité de ce long compagnonnage de création. Les petites têtes en textile bleues, comme recousues par du fil bleu, sont sublimes. « Louise n’utilisait que des textiles qui appartenaient à son histoire. Elle cousait ses sculptures, prenant l’une, puis l’abandonnant pour en travailler une autre. Elle aimait laisser des fils dépasser, qui, si on tirait dessus, décomposeraient et déconstruiraient celle-ci », raconte-t-il brièvement.

Au 67 rue de la Régence, ne manquons pas l’espace ouvert par Independent, la foire new-yorkaise qui démarrera sa première édition bruxelloise en avril 2016. Ici, à découvrir, l’artiste John Stezaker. Chez l’inoxydable Albert Baronian, voici les envoûtants grands dessins de l’artiste français Jean Bedez.

Le collectif d’artistes russe AES+F déploie une narration angoissante sur le futur de nos sociétés au travers d’images léchées, vives, travaillées comme une scène de théâtre. Une de leurs vidéos est présente dans l’exposition 2050 aux Musées royaux des Beaux-Arts de Bruxelles.

Mais encore, Anke Weyer chez Office Baroque donne à voir de somptueux grands formats à la patte vive, colorée, énergique.

Veronica Brovall est une jeune artiste suédoise. Elle travaille avec beaucoup d’éclat la céramique, qu’elle mixe dans ses récents travaux avec le métal. Plusieurs motifs reviennent, comme le gobelet, l’épée, dans des compositions échevelées, poétiques. A voir chez Hopstreet Gallery.

Le parcours d’Aurore t’Kint

Femme incontournable dans l’histoire de l’art du XXe siècle, Louise Bourgeois est présente, en poupées et en gouaches, dans l’un des espaces de la galerie Xavier Hufkens. Pour cette artiste née dans une famille pratiquant la restauration de tapisseries, la couture est une référence intense à son enfance. Particulièrement à sa mère dont les efforts constants pour réparer les textiles meurtris sont d’une symbolique qui marqua toute l’œuvre de Louise Bourgeois. Après avoir coupé, entravé, déchiré, séparé ses réminiscences d’une enfance brisée, l’artiste voulut reconstruire. Les petites têtes bleues – la couleur de l’espoir mais aussi de la mélancolie – en tissus rapiécés, offrant des contrastes qui révèlent encore la puissance de chaque pièce, sont le symbole du passage d’un état à un autre, entre le jour et la nuit, le conscient et l’inconscient, la peur et la créativité. Œuvres de la dernière décennie de sa longue vie, les têtes dialoguent avec des gouaches d’un rouge intense, la couleur de la femme, ses cycles de vie, de la sexualité à la maternité. D’une poésie sublime, à la fois crue et touchante, elles sont l’origine du monde. Nous avons été subjuguée, une fois de plus, par cette immense artiste.

Tout proche géographiquement des œuvres de Louise Bourgeois, l’artiste espagnol José Maria Sicilia donne également à voir des œuvres brodées. Ici, pas de référence à son enfance, mais plutôt à l’instant, celui furtif du chant d’oiseau. Joie de l’extase de l’instant présent exprimée dans la méticulosité du travail de broderie, de cire, de papier. Rétrospective de son travail, l’exposition présente aussi ses travaux les plus récents sur le thème de la folie de voir. L’artiste y réunit un corpus d’œuvres aux techniques variées dont la volonté finale est de formaliser les sons. Bruit de la machine à broder, musicalité des fils de soie… Une série récente utilise la peinture industrielle sur métal : un contraste saisissant avec la cire d’abeille et la dentelle ! Ce sont des détails de sons à la loupe « car peindre un détail c’est souligner l’instant ».

Rue de Livourne, chez Rodolphe Janssen, l’artiste américain Chris Martin expose des toiles striées de couleur, dont certaines sont des hommages aux artistes faisant partie du club des 27, ceux qui à l’instar de Jim Morrison et Janis Joplin ont vu leur génie s’enflammer sur l’autel de leur jeunesse sublime. Parmi ceux-ci, Amy Winehouse, à qui l’artiste dédie une toile portant le chiffre 28, lui offrant une année glorieuse, un rêve de fan. Soucieux de rendre l’art accessible au plus grand nombre, Chris Martin expose des versions parfois agrandies de ses réalisations en plusieurs endroits stratégiques de Bruxelles dont l’espace éphémère 186 avenue Louise.

Nous traversons la rue pour découvrir avec le sourire les photos décalées de Torbjorn Rodland, qui rendent son humanité à la it girl par excellence, Paris Hilton.

Autres énergies, Dynamics of Sources, chez Feizi, expose le dialogue de deux artistes, l’un français, Raphaël Denis, l’autre chinois, Chen Yujun. Au travers de médiums tels que des tableaux de graphite noirs ou des toiles représentant des portes ouvertes sur des souvenirs ou sur l’avenir, ils déploient une réflexion sur la relation de l’individu à la mémoire, individuelle et collective. Chacun dans ses références – tant dans l’histoire de l’art pour Denis, que dans la tension entre l’intimité et la place publique pour Yujun – questionne et recrée notre identité dans le monde actuel.

http://www.brusselsartdays.com/2015/

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Veronica Brivall, Across a back, 2015, glazed ceramic, tempered and powder coated steel, (c) hv-studio, courtesy Hopstreet Gallery & Veronica Brovall

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Anke Weyer, Emulsified, Courtesy the artist and Office Baroque

AES+F, Allegoria Sacra, Aeroplastics contemporary

AES+F, Allegoria Sacra, Aeroplastics contemporary

 

Jose Maria Sicilia, El Instante, Galerie Meessens De Clercq
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Chen Yujun, Crooked house N0.050108, Feizi Gallery
Feizi-gallery-raphael-denis-installation-2014
Raphael Denis, Cadres anciens et graphite sur bois noir, Feizi Gallery
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Louise Bourgeois, Femme 2007, Galerie Xavier Hufkens
Xavier-Hufkens-Louise-Bourgeois-Tête-V-2004-Christopher-Burke
Louise Bourgeois, Tête V, 2004, Galerie Xavier Hufkens
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Chris Martin, Untitled, 2015, galerie Rodolphe Janssen

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