Sur les frêles hauteurs de Saint-Idesbald, la Fondation Delvaux vous accueille en pleine zone résidentielle, au lieu-dit du Vlierhof, littéralement jardin des sureaux. Difficile d’y accéder autrement qu’en voiture même si le challenge reste réalisable avec une bonne dose d’envie et d’huile de rotules. De l’extérieur, on a du mal à voir le Vlierhof comme un véritable musée. Et pour cause : c’est l’une des premières maisons de pêcheurs de Saint-Idesbald. La façade nacrée de blanc rajoute encore à l’aspect cosy des lieux. Delvaux a toujours eu une relation particulière avec ce village et globalement la façade maritime belge. La lumière de la côte, si particulière d’une saison à l’autre, l’intéressait beaucoup. A l’entrée du Vlierhof, un message rédigé par Paul accueille les visiteurs, leur souhaitant de « trouver un peu de la joie qu'(il) a lui-même éprouvée en peignant ».

Au crépuscule de son existence, Paul Delvaux demande à son neveu, Charles Van Deun, de devenir son marchand d’art. Refusant toute relation commerciale avec son oncle et tuteur, Charles lui propose en contrepartie de promouvoir et sauvegarder son œuvre artistique. En 1979, la fondation Paul Delvaux voit le jour. Si Bruxelles est d’abord évoquée, la commune de Coxyde fait part de son intérêt pour l’initiative. Mais les discussions se transforment rapidement en théâtre de boulevard, l’intrigue s’épaississant au gré d’interminables conseils communaux.

Histoire de famille

Le temps presse, Delvaux ne rajeunit pas. N’y tenant plus, Charles Van Deun remercie la ville et décide de construire le musée sur fonds propres. Celui-ci ouvre en 1982 au lieu-dit du Vlierhof. Les cimaises jouent des coudes pour pouvoir exposer un maximum. Installé à Furnes, Delvaux fréquente assidûment les lieux ; ils constitueront le soleil de ses vieux jours selon ses dires. Entre deux séances de dédicace, il aime à épier les commentaires du public face à ses œuvres. Dessinateur boulimique, il apportera personnellement de nombreux objets, croquis et dessins à la fondation.

Face à la verve créatrice de Delvaux et devant l’étroitesse des lieux, le musée s’agrandit en 1983 avec l’ajout de deux salles latérales. Mais ce n’est toujours pas suffisant. C’est en visitant la fondation Gianadda que Charles Van Deun a l’idée d’agrandir le musée par son sous-sol, pour respecter le cadre bucolique de l’endroit. La première salle souterraine verra le jour en 1988 et sera agrandie une décennie plus tard pour le centenaire de la naissance du peintre. Au total, ce sont plus de 1000 m² qui abritent la collection, faisant de l’endroit le plus grand musée au monde consacré exclusivement à l’artiste belge.

La fondation se charge de la gestion d’une collection gigantesque (plus de 3000 œuvres) et surtout extrêmement exhaustive, présentant les différentes techniques utilisées par l’artiste, de ses premières recherches jusqu’à la fin de sa vie, ainsi que les nombreux dessins préparatoires afférents à sa création. Écrits, dessins sur cartons de bières, etc. : tout était bon pour recueillir les idées de Paul. N’ayant pas d’enfants et désirant pérenniser son travail, il décide de faire de la fondation son légataire universel en lui donnant de nombreuses œuvres et documents personnels.

Dans les arcanes du mythe

C’est assurément ce legs qui fait du musée un endroit singulier, permettant aux visiteurs de s’immiscer dans l’intimité créatrice de Delvaux. On y découvre les influences multiples ayant accompagné son œuvre, de Montald à Grard, en passant par Alfred Bastien, Ensor et consorts. Mais l’œuvre thématique de Paul Delvaux trouve surtout ses prémices dans l’enfance de l’artiste. Sans surprise pour les avertis, on y découvre un jeune homme fasciné par les locomotives, allant même jusqu’à demander l’autorisation spéciale de l’armée pour pouvoir s’installer quelques heures au quartier Léopold et ainsi saisir leur entrée en gare. De nombreux tableaux sont des échos directs à des scènes de l’enfance, l’artiste ayant su combiner justesse et talent pour transformer ses souvenirs éphémères en de sagaces esquisses.

La vie intime de Delvaux est également marquée par son époque : un amour contrarié, un mariage arrangé qui finit par ne plus arranger personne, tous les ingrédients s’imbriquent pour faire de sa vie amoureuse une expérience singulière. Au bout du compte, il est manifeste que Paul n’avait d’yeux que pour sa Tam, la bienveillante Anne Marie de Martelaer. On découvre les prémices de leur relation grâce à des croquis, sortes d’instantanés de l’époque, comme ce dessin évoquant une après-midi de danse chez Tam. Paul inclut dans ses esquisses les commentaires laissés par la mère de sa belle : « Prière de ne pas casser le piano », « Attention au tapis »… On irait bien s’immiscer quelques instants dans les fredaines tardives dessinées par Paul, pour revivre avec eux ces moments d’insouciance.

Les salles s’enchaînent, et avec elles la maturation artistique de Delvaux se précise. Les grands yeux en amande font leur apparition, le silence delvalien se précise, puis évolue… Tout au long de son existence, Paul réalise de nombreuses études préparatoires à ses toiles. Énormément de dessins sont retrouvés sur des feuilles volantes, annotées par l’artiste de commentaires peu élogieux : « Vil ! », « Nul ! », « Insipide ». Perfectionniste dans l’âme, il passe une grande partie de son temps dans le dessin même et est un adepte des repentirs une fois ses tableaux terminés, n’hésitant pas à supprimer des pans entiers de ses œuvres pour en restructurer la composition. L’important selon lui n’était pas de rater quelque chose, mais plutôt de savoir ce qu’on allait faire de son échec.

Vers la fin de sa vie, Delvaux est atteint de cécité. On pourrait l’imaginer dévasté, mais l’artiste prend cela avec philosophie : « Je ne vois plus bien mes toiles. Mais il y a tant d’autres choses dans la vie. Boire un bon verre de vin, par exemple. Il n’est pas nécessaire de bien voir pour ça. » Ne sachant plus gérer la technique, il prend de grandes feuilles de papier et réalise des dessins de mémoire. Les œuvres deviennent abstraites, symboliques ; il entre alors dans une autre phase de création. Lorsqu’on compare ces peintures avec celles réalisées par le jeune Delvaux en 1920, une impression cyclique émerge subrepticement. La technique redevient naïve, les couleurs accessoires : la boucle se boucle, inexorablement. C’est la mort de Tam qui sonne le glas de cet étonnant chant du cygne. Sans muse, Paul arrête les frais. Le peintre se retire, certes, mais l’homme dessine encore. Paul s’éteint paisiblement dans sa maison de Furnes, le 21 décembre 1994.

L’avenir comme leitmotiv

Depuis la mort de Charles Van Deun en 2012, le suivi de la fondation est assuré principalement par sa fille Julie. Elle maintient le cap tracé par son père, tout en apportant une touche de modernité dans la préservation de l’œuvre. A cet égard, l’année 2015 est assurément une année charnière pour la fondation. Désormais, et pour assurer un roulement suffisant des nombreuses œuvres de la collection, une exposition temporaire par an sera dorénavant proposée. C’est Paul Delvaux Best wishes qui se charge d’ouvrir le bal, réunissant les cartes de voeux envoyées par l’artiste entre 1955 et 1961. Plutôt athée, le peintre avait pourtant l’habitude de croquer chaque année cinq à six dessins à l’encre de Chine, sur papier calque pour permettre une reproduction plus aisée. Tout y passe : de la Nativité à l’adoration des rois mages en passant par l’étoile du Berger. On reconnait clairement la patte de Delvaux, de nombreuses cartes faisant d’ailleurs référence à son travail de l’époque. Inconnues du grand public, ces missives sont l’occasion de pénétrer encore un peu plus dans l’intériorité artistique du peintre.

Les éditions Fondation Delvaux sont également un moyen de prolonger l’expérience en proposant des ouvrages scientifiques de qualité à destination d’un public averti. Le temps faisant son œuvre sur la censure familiale, la correspondance personnelle de Delvaux a également été ouverte à la recherche scientifique. Les prochains ouvrages édités par la fondation devraient profiter de ces pépites précieusement gardées.

Mais le plus grand chantier de ce début de millénaire est la numérisation de l’immense catalogue du peintre, avec le lancement de la Paul Delvaux Database. Le futur site de la fondation sera doté d’un outil exceptionnel, rendant l’œuvre de Delvaux à portée de clics. Mais ce n’est pas tout : à l’instar de Magritte, son glorieux contemporain, Delvaux s’apprête à disposer prochainement d’un point de chute en terres bruxelloises. Le rayonnement international de Bruxelles devrait accroître encore un peu plus l’aura du peintre et ramener de nouveaux publics au musée côtier. D’aussi loin qu’il se trouve, Paul doit certainement s’étonner du rayonnement de son œuvre, lui qui pensait au départ que « Tout cela n’intéressera(it) personne… » Au-delà de tous ces chantiers, cette visite vient finalement confirmer un adage maintes fois éprouvé : en matière d’art, comme ailleurs, la sincérité reste une formidable valeur ajoutée.

Paul Delvaux Best Wishes
Musée Paul Delvaux
Av. Paul Delvauxlaan
8670 Saint Idesbald
Jusqu’au 3 Janvier 2016
Du mardi au samedi de jusqu’au 30 septembre
Du jeudi au samedi à partir du 1er octobre
De 10h30 à 17h30
www.delvauxmuseum.com

Dessin préparatoire

Dessin préparatoire, Paul Delvaux, (c) fondation Paul Delvaux

DelvauxRécitant

Paul Delvaux, le récitant (1937), (c) fondation Paul Delvaux

Delvauxmarine

Marine de Paul Delvaux, (c) fondation Paul Delvaux

bestwishes

Paul Delvaux, Best Wishes, (c) fondation Paul Delvaux

 

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publié.