Cette année, l’artiste invité au château de Versailles est Anish Kapoor. En 2011, il avait séduit Paris avec Leviathan, sa monumentale sculpture gonflée sous la verrière du Grand Palais. Il suscite à présent remous pudibonds et polémiques sur le totem de l’art contemporain. Décrié, immolé, vandalisé à plusieurs reprises, l’artiste britannique d’origine indienne a provoqué une levée de boucliers et ouvert de nombreux débats. Son travail interpelle bel et bien. Mais est-ce pour les bonnes raisons ? Une visite récente nous a permis de juger par nous-même…

Le visiteur qui déambule dans le parc est accueilli par C-Curve. Ces deux miroirs, si emblématiques à Versailles, reflètent nuages, parc et spectateurs. Avec ce dispositif, Kapoor fait appel à une géométrie parfaite et précise, facette qu’il cultive depuis ses débuts. Et met en jeu la place du spectateur dont l’image est sollicitée. Transposition du monde réel, illusion ou bien apparence trompeuse?

Deuxième acte. Dirty corner, installé sur la Grande Perspective, face au château, est le point d’orgue du parcours et l’objet de toutes les hostilités. Dégradée pour la troisième fois par des inscriptions antisémites, hélas! L’œuvre s’impose en proportions et en amplitude, magistrale. L’acier se marie à un amas d’énormes rochers issus de la même carrière dont sont extraites les pierres utilisées pour les restaurations du château. Pour un moment, le parc majestueux ne devient qu’un simple décor. Allongée sur le gazon, la forme est féminine, évocatrice et intime, certes. Couverte d’une peinture presque charnelle, qui est aussi le rouge propre à Versailles. Mais peut-on parler d’irrévérence, d’un crime de lèse-majesté? Cherchons en vain les signes de provocation, d’une atteinte au patrimoine français invoquée par la presse. L’ambition de l’installation est autre. Et l’on se dit dès lors que c’est toute la volonté d’un artiste qui a été détournée, déformée par la critique. Au-delà du discours historique et politique, qu’en est-il de l’art? Rien n’a été dit sur le caractère intime de l’œuvre, sur sa puissance plastique et physique. Prenons les bonnes distances et changeons de perspective. Anish Kapoor perturbe certes l’ordre établi par André le Nôtre. Mais il s’est toujours intéressé au mystère de l’origine, au rapport de l’homme avec la nature. Dans les années 1980, il a modelé des bosses sur les murs, tels des ventres de femmes enceintes. Dirty corner est davantage un travail sur le mystère du corps féminin, son impossible pureté, sur l’ambiguïté du désir qu’un quelconque outrage à une histoire solennelle.

Plus loin, Descension, énigmatique tourbillon d’eau creusé dans le sol, comme un raccourci géologique de la main de l’artiste. Un travail sonore et visuel qui nous ramène à des sources souterraines, aux origines. Qui laisse filtrer une énergie inépuisable, métaphysique et fascinante. Finalement, il y a cette œuvre que l’on peine à trouver, tapie à l’écart, dans le Bosquet de l’Etoile. Une histoire cachée. Sectional Body s’exprime dans une puissante bichromie noire et rouge, héritage d’une Inde natale. Anish Kapoor joue avec le plein et le vide, combine le dedans et le dehors de ce cube monumental. Il confronte le spectateur à ces dualités, à l’expérience directe, dans une nouvelle évocation du corps et de l’érotisme. Là encore, on apprécie l’idéal de mesure et de perfection formelle d’une démarche qui force le seuil de l’invisibilité. Hors du parc, Shooting into the corner met en avant le contraste de matériaux dans une œuvre plus brutale, une force agissante installée dans la salle voisine du Jeu de Paume.

Anish Kapoor déploie à Versailles son vocabulaire de prédilection. Le choix des œuvres est pertinent. Pour ceux qui le connaissent bien, un seul bémol. L’artiste aurait-il cédé à la facilité ? Il semble approfondir le même sillon sans se renouveler, sans sortir de son confort plastique. Alors que le site offre un terrain si fertile. Entre le château et les œuvres, il n’est pas nécessaire de choisir. Alors réservez-vous du temps pour vous rendre à Versailles. On y honore le tricentenaire de la disparition d’un souverain passionné de grandeur, qui a impressionné l’Europe entière, protégé et institutionnalisé les arts. Anish Kapoor y est exposé jusqu’au 1er novembre.

Anish Kapoor
Château de Versailles
Jusqu’au 1er novembre
Tous les jours de 8h30 à 20h30
http://chateauversailles.fr/les-actualites-du-domaine/evenements/evenements/expositions/kapoor-versailles

 

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Anish Kapoor, Sky Mirror, 2013, Stainless steel, diamètre 5.5m, Courtesy Kapoor Studio, Kamel Mennour and Lisson Gallery, photo Tadzio

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Anish Kapoor, Sectional Body preparing for Monadic Singularity, 2015, Courtesy Kapoor Studio, Kamel Mennour and Lisson Gallery, photo Fabrice Seixas,

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Anish Kapoor, Dirty Corner, 2011-2015, Courtesy Lisson Gallery, Galleria Massimo Minini, Galleria Continua, Kamel Mennour and Kapoor Studio, photo Fabrice Seixas

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Anish Kapoor, Descension, 2014, Courtesy Kapoor Studio and Kamel Mennour, photo Fabrice Seixas

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Anish Kapoor, C-Curve, 2007, Courtesy Kapoor Studio, Kamel Mennour and Lisson Gallery, photo Tadzio

 

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Portrait d’Anish Kapoor, photo Fabrice Seixas

 

 

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