Les artistes d’aujourd’hui peuvent-ils nous annoncer le monde de demain ? C’est la question que se sont posée les commissaires de l’exposition 2050 qui s’ouvre vendredi aux Musées royaux des Beaux-Arts. Celle-ci est construite sur une rencontre entre le livre de Jacques Attali, Une brève histoire du futur, et le monde de l’art contemporain. Une autre exposition, indépendante mais simultanée et complémentaire, prendra forme dans quelques jours au Louvre autour du même questionnement.

Pierre-Yves Desaive est historien de l’art et spécialisé en arts numériques. Il est responsable des médias numériques ainsi que de la section art contemporain aux Musées royaux des Beaux-Arts. Il est commissaire, avec Jennifer Beauloye (Docteur en histoire de l’art, chercheur post-doctoral en muséologie et nouvelles technologies) de l’exposition à Bruxelles.

Interview de Pierre-Yves Desaive

Comment est venue cette idée d’exposition autour du livre de Jacques Attali ?

Attali désirait construire une exposition de ce type. La discussion avait lieu entre Le Louvre et le Palais de Tokyo. Nous avons finalement été impliqués, à Bruxelles. Je crois que c’est cohérent puisque nous sommes dans la capitale de l’Europe. Le président du Palais de Tokyo, Jean de Loisy, nous a d’ailleurs conseillé sur le projet.

Parlez-nous de cette exposition.

Nous nous attachons à l’actualité de la création artistique pour interroger une série de thématiques sociétales : de la globalisation à la marchandisation du temps, de la surconsommation au devenir de la planète.

Jacques Attali, dans son livre Une brève histoire de l’avenir, analyse l’Histoire avec son regard d’économiste et de politologue, pour en déduire les différents possibles dans un futur proche. Il décline ses propositions en cinq grandes phases, dont le déclin de l’empire américain, l’avènement d’un nouveau monde polycentrique ou l’hyper empire… Ce faisant, il déroule les scénarios possibles des 40 prochaines années. D’où le nom de l’exposition 2050.

C’est votre premier commissariat d’une exposition de cette ampleur. Comment choisit-on les œuvres ?

De nombreuses œuvres me sont venues spontanément. Je ne veux pas instrumentaliser les œuvres. Je veux les laisser parler sur ce qu’elles sont. Nous avons convoqué des œuvres qui rencontrent le propos de l’écrivain. Au visiteur de tirer sur le fil pour découvrir ce qui est exprimé plus profondément. Mon but a été de montrer qu’on peut monter une exposition qui touche un large public avec une thématique complexe.

Jacques Attali a approuvé ma sélection sans souci. Il a donné son avis au moment de l’accrochage. Comme il développe des thèmes anxiogènes, il a voulu que dans chaque salle on présente des œuvres qui donnent un peu d’espoir. La difficulté est plutôt venue des différents aspects techniques de l’accrochage, dans des espaces qui ne sont pas équipés pour présenter les très nombreuses vidéos.

Que font les artistes de ces thèmes anxiogènes ?

Les artistes actuels ne se contentent pas d’être spectateurs, ils ont une volonté d’influencer la marche du monde, de participer à celle-ci. Par la manière dont ils nous font prendre conscience de tous ces problèmes, ils participent très activement à faire changer le cours des choses. J’avais le désir de montrer qu’ils ne sont pas dans leur tour d’ivoire.

Quelles sont les expositions d’art contemporain qui ont eu lieu dernièrement aux MRBA ?

Rien d’important depuis la rétrospective Panamarenko en 2005 !

Comment préparer une exposition d’art contemporain dans un musée qui n’en montre pas ?

L’idée était d’amener au musée des événements d’art contemporain. Si nous n’avons pas de collection d’art contemporain, mettons l’accent sur des moments. Nous pouvons ainsi recréer autour du musée un contexte favorable à la réémergence du moderne et du contemporain aux MRBA. Le musée a un rôle fondamental à jouer ici. Par ailleurs, puisque notre section art moderne n’est plus visible depuis 2011, ma réflexion a été : comment rendre visible cette collection, au moins virtuellement. Nous avons donc numérisé les collections avec l’aide de fonds européens.

Que diriez-vous à propos des œuvres que nous découvrirons vendredi ?

Il n’y a pas de cynisme ou d’ironie, ni d’optimisme béat dans ce que disent les œuvres. Tous ces artistes agissent ; par leur prise de position, ils sont des acteurs importants dans la société. Dans le forum, pour vous accueillir, il y aura deux cosmonautes africains dans une capsule accrochée au plafond. Pour installer cette œuvre de Yinka Shonibare, nous avons dû déplacer la statue de Léopold II. J’aime beaucoup cette idée !

Il y a quelques œuvres produites par des étudiants.

Nous n’avons trouvé aucun artiste qui parle en bien de l’Europe. C’est étonnant, n’est ce pas ? Nous avons donc demandé à des étudiants en art de La Cambre et d’autres écoles en Europe de travailler sur ce thème. Quelques-unes de leurs œuvres sont dans l’exposition.

Et cette œuvre qui sert d’annonce de l’exposition ?

Il s’agit d’une œuvre de Moritz Resl, Average Font. L’artiste a compilé une police de caractères fantomatique en superposant chaque lettre de l’alphabet de plus de 900 polices installées sur son ordinateur. Il a écrit un logiciel d’une grande simplicité qui lui a permis de scanner sa librairie de caractères numérique et ensuite de déposer les versions de chaque caractère, de A à Z, exactement au même endroit. Leur faible opacité crée un effet de chevauchement. Moritz Resl est un artiste et designer multidisciplinaire basé à Vienne en Autriche. Il travaille sur des installations audiovisuelles, du design graphique, du développement de software et de la photographie. Notre volonté était de ne pas privilégier une œuvre au détriment d’une autre pour le visuel de communication, la date 2050 dans la police fantomatique de Resl semblait idéale, nous projetant dans le futur que décrit Jacques Attali.

www.expo-2050.be

 

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publié.