The Painter est une toute petite fille nue, debout, les mains maculées de couleur, front buté et les yeux qui vous transpercent. Le peintre est la toile qui ouvre la rétrospective de Marlène Dumas à la Fondation Beyeler de Bâle. Cette œuvre de grand format, forte, puissante, charnelle sert d’annonciation au reste de l’exposition, formidable, de cette peintre qui vit et travaille à Amsterdam.

C’est la figure humaine qui passionne et intrigue l’artiste. Elle n’a de cesse que de l’interroger, au travers de portraits, de visages immenses ou de nus. Hommes ou femmes, qu’importe, ce qui saute aux yeux c’est que jamais le corps de ses modèles n’est présenté comme un objet ou comme une victime. Que Dumas peigne une Miss Pompadour dont le sexe est présenté au spectateur comme un fruit, ou D-rection, il n’y a ni victime, ni voyeurisme, ni pitié. C’est le corps dans sa force, dans sa simplicité qui est présenté. Dumas explore les capacités érotiques de ceux-ci mais toujours dans une distance presque froide. L’étude de la forme prime et lui permet de questionner le rapport au monde de ces humains. Le modèle comme sujet est immensément présent et c’est lui, en direct, qui envoie de l’érotisme, de la sensualité ou tout autre aspect.

C’est la même chose avec cette série After (After Stone, Painting, Photography, All), où un corps mort et décharné est posé là comme un objet de curiosité. Des corps nus encore, pour Young Boy, une série d’encres sur papier présentant de jeunes adolescents dont la pose et le regard envoient de l’impudence, de l’impudeur, une provocation. On parle tant aujourd’hui de l’art qui va chercher les antogonismes, ce qui tiraille, ce qui dérange. Si ici, il s’agit aussi de cela, c’est parce que Marlène Dumas est une artiste d’aujourd’hui. Pourtant, ce n’est pas cela qui prévaut. Ce qui prime, c’est la peinture, l’huile sur la toile, chercher et rechercher la forme. Les significations philosophiques ou conceptuelles viennent après, presque incidemment.

Les portraits peints par Marlène Dumas sont formidables eux aussi. En petits formats à l’encre : la série Man Kind démarre avec la peinture d’un grand crâne, Skull (of a Woman), démontrant que la recherche formelle est essentielle chez Dumas : comment la peau entoure-t-elle ce crâne, comme les yeux s’accrochent-ils, qu’est-ce qui remplit les interstices de cette base ? Ou en grand comme ce Self-portrait at noon ou Helena’s dream : les visages immenses, ronds, la couleur posée en transparence, comme une carnation, leur regard qui vous épinglent.

Voyez Genetic Longing, cette femme qui regarde vers la gauche, les bras croisés, le visage presque mangé par un rouge sang qu’on retrouve sur les bras, un portrait fauviste qui justement suggère quelque chose de sauvage dans la personnalité du modèle. Ou Evil is Banal, un autoportrait à chevelure orange feu et au regard trouble, l’artiste sondant sans peur ce qui se cache derrière son propre visage. Même quand elle peint Reinhardt’s Daughter ou Cupid, deux fois un tout jeune enfant dormant, Marlène Dumas laisse au modèle tout l’espace pour être acteur de sa propre existence. Sublime.

Revenons à The Painter : cette toute petite fille, le visage rose et rond qui vous regarde avec une moue, le ventre bleu, les mains couvertes de peinture comme s’il s’agissait de sang. Vient-elle de commettre un crime ? Celui d’avoir, dans toute l’innocence de sa jeunesse, épinglé quelqu’un dans un portrait ? Ne dit-elle pas : « My people were all shot by a camera, framed, before I painted them » ?

La puissance et la sensualité de l’œuvre de Marlène Dumas démontrent que la peinture n’a rien perdu aujourd’hui de son sens et de son efficacité. Celle-ci reste un médium qui invite à un cheminement évident au sujet de la nature humaine et de comment être au monde. Dans l’exposition, un documentaire donne à voir l’artiste préparant sa rétrospective dans son immense atelier. Dumas y montre les photos ou images de presse qu’elle conserve et archive, celles-ci servant de sources pour ses tableaux.

Marlène Dumas est née au Cap en 1953 et vit à Amsterdam. Elle a grandi en Afrique du Sud et s’est installée aux Pays-Bas en 1976. Depuis les années 1980, elle s’est fait connaître grâce à ses peintures et des dessins où la figure humaine occupe une place centrale. Son œuvre a fait l’objet de nombreuses expositions dans des musées en Europe et aux Etats-Unis. Elle a participé en 1992 à la Documenta IX et en 1995 à la Biennale de Venise.

L’exposition The Image as Burden est la plus vaste rétrospective jamais consacrée en Europe à l’œuvre de Marlène Dumas. Elle offre un aperçu de sa création des années 1970 à aujourd’hui. L’artiste a rédigé un ensemble de textes de déclarations, d’aphorismes, de longs essais, etc. publiés l’année dernière : Sweet Nothings. Notes and texts, dont certains sont à lire sur les murs de l’exposition. L’artiste dit de sa création picturale et littéraire qu’elle écrit ses tableaux comme des chansons d’amour alors que ses textes se rapprocheraint plûtot du rap… Cette exposition a été créée en collaboration avec le Stedelijk Museum d’Amsterdam et la Tate Modern de Londres. On y court, c’est sublime !

Marlène Dumas
The Image as Burden
Fondation Beyeler
Bâle
Suisse
Jusqu’au 6 septembre
www.fondationbeyeler.ch

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Marlene Dumas, The Painter, 1994, huile sur toile, The Museum of Modern Art, New York, don partiel et promis de Martin et Rebecca Eisenberg, (c) Marlene Dumas, photo: Peter Cox, (c) 2015, ProLitteris, Zurich

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Marlene Dumas, Nuclear Family, 2013, huile sur toile, Fondation Beyeler, Riehen/Basel, (c) Marlene Dumas, photo Robert Bayer, Basel

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Marlene Dumas, Missing Picasso, 2013, huile sur toile, Courtesy Zeno X Gallery, Antwerpen, (c) Marlene Dumas, photo Peter Cox, (c) 2015, ProLitteris, Zurich

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Marlene Dumas, How Low Can You Go, 2000, encre de Chine et acrylique sur papier, Collection Susan et Leonard Feinsteink, (c) Marlene Dumas, photo Peter Cox, 2015, ProLitteris, Zurich

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Marlene Dumas, Genetiese Heimwee / Genetic Longing, 1984, huile sur toile, Van Abbemuseum, Eindhoven, (c) Marlene Dumas, photo Peter Cox, 2015, ProLitteris, Zurich

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Marlene Dumas, For Whom the Bell Tolls, 2008, huile sur toile, The Rachofsky Collection et the Dallas Museum of Art grâce au DMA/amfAR Benefit Auction Fund, (c) Marlene Dumas, photo Peter Cox, 2015, ProLitteris, Zurich

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Marlene Dumas, Broken White, 2006, huile sur toile, Courtesy Gallery Koyanagi, (c) Marlene Dumas, photo Peter Cox, 2015, ProLitteris, Zurich

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