Faut-il encore présenter ARTour? Lancée en 1997, la biennale a aujourd’hui atteint une confortable vitesse de croisière. Le thème de cette édition 2015, le travail, tombe de plus en parfaite adéquation avec la région louviéroise. Une industrie tantôt imprégnée jusqu’au cœur de la ville, tantôt externalisée et totalement aménagée pour l’effort collectif, comme au Bois du Luc. Friches et cratères béants laissés par leurs déliquescences ont longtemps été considérés comme autant de fardeaux pour les villes et leur redéploiement. Nouveau siècle, nouveau paradigme : ces endroits chargés de sueur, sang et larmes renaissent de leurs cendres ou laissent place à de nouvelles opportunités, portés par l’action philanthropo-culturelle de Louviérois érudits (et de fonds européens bien à propos …).

Mais revenons à cette biennale. Une chose est certaine : les organisateurs de cet ARTour 2015 ont eu le nez fin en invitant Isaac Cordal à plancher sur la thématique du travail. Au cœur du site du Bois du Luc, ses installations Modern Slavery font mouche. Le regard caustique et acidulé de l’artiste espagnol ajoute un cachet certain à l’exposition Homo Faber, justement accompagné par les industrieuses sculptures de Laurent Berbach et les croquis empreints d’authenticité de Calisto Peretti, qui réalisait ses esquisses dans les entrailles de la terre, au plus profond des mines. Impératif : le passage par le musée se doit d’être complété par une promenade dans la cité ouvrière. Les nostalgiques de l’âge d’or des mines wallonnes pourront prolonger leur plaisir en visitant l’exposition Warocqué-Lennep.

Même si ces décentralisations muséales sont particulièrement réussies, le plus gros d’Art Tour se fait en plein cœur de la cité des Loups. Le Centre Keramis y est un point de passage obligé. Et pour cause : le bâtiment, fruit d’un consortium d’architectes, vaut le coup d’œil à lui seul, articulé autour des fours-bouteilles des anciennes usines de la Faïencerie royale Boch. En plus d’une collection permanente en constant changement, l’exposition On fire. Arts et symboles du feu propose un regard métaphorique sur le feu, partie intégrante de notre histoire immémorielle, mais également outil indispensable à l’expansion de la création humaine. En face du Centre, le sculpteur tournaisien Emile Desmedt réalisera durant toute l’exposition une sculpture monumentale cuite au feu de bois aux alentours du musée. Le genre de petits détails qui plaisent.

Passez également au Centre de la gravure et de l’image imprimée. Pour user d’expressions anglophones stylistiquement pompeuses, c’est assurément le must-see de cette édition, tant les noms ronflants se succèdent dans l’élégant musée du centre-ville louviérois. L’exposition De Jasper Johns à Picasso, dont nous avons déjà parlé, est une chronique des nombreux projets artistiques réalisés dans l’atelier d’Aldo Crommelynck. Au deuxième étage du centre, les Transnumériques Awards valent également le détour, ne fut-ce que pour la découverte de la culture GIF dans une exposition d’envergure consacrée aux arts numériques. Assez rare pour être signalé, même si certains prendront peut-être un coup de vieux.

Non loin de là, les pérégrinateurs de rase campagne auront l’occasion de découvrir les saisissantes sculptures de Ianchelevici, Idel de son prénom, au musée situé sur la place communale. Quelques minutes suffiront pour admirer les pépites présentes dans la collection permanente : une mise en bouche de choix avant la temporaire, Working Life,  qui raille la très relative importance de l’humain dans le processus productif. Là encore, l’alchimie produit son effet entre les outils somatiseurs de Rohan Graeffly et l’univers si particulier d’Isaac Cordal. Percutante et caustique, la poésie tragi-comique de Working life s’impose comme une halte de choix.

A quelques pas de là, au Daily Bul & Co,  les tapineuses de voiries vous attendent. Point de maquerellage à l’horizon : juste l’un des travaux au noir inventés par l’esprit chapardeur de Roland Breucker. Le défunt expressionniste verviétois, un des pionniers du Daily Bul, se définissait lui-même comme un bâtard plastique. Son univers atypique mérite amplement un passage rue de la Loi. Pour boucler la boucle, pointons enfin les lettres de non-motivation de Julien Prévieux. Choisissant de ne pas postuler à de vraies offres d’emploi, l’artiste français s’embarque dans de vrais embardées littéraires, entre ineptie et argumentation péremptoire. Une résistance aussi originale qu’inutile à lire au château Gilson, avec en bonus les réponses des recruteurs.

Assurément, le niveau de cet ARTour 2015 impressionne par sa cohérence et son accessibilité. Les terres louviéroises surprennent par leurs ressources. Seul bémol, qui n’affectera cependant que les non-motorisés : au vu de la distance entre certains musées et connaissant le désamour latent du public envers les Transports En Commun wallons, un itinéraire Ravel reliant les différentes expositions aurait été une maille de plus à l’ourlet culturel proposé. A l’instar d’autres villes, une application smartphone proposant des itinéraires aux visiteurs serait une parfaite réponse à ces griefs de pinailleur. Si l’on espère que de tels chantiers seront mis en route pour fêter les 20 ans de l’initiative, gageons que ce chaînon manquant n’est finalement que peu dérangeant, tant la région du Centre est belle.

Biennale ARTour 2015
Art contemporain et patrimoine
Jusqu’au 30 août
http://www.ccrc.be/

the-new-slavery - Isaac Cordal

Isaac Cordal, The new slavery © ARTour 2015

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Rohan Graeffy, Suicidal Tendencies © ARTour 2015

machine fantome- antoine nessi

Antoine Nessi, Machine fantôme © ARTour 2015

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Roland Breucker, Travail au noir © ARTour 2015

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Isaac Cordal, The new slavery © ARTour 2015

the new slavery - isaac cordal

Isaac Cordal, The new slavery © ARTour 2015

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