Léon Spilliaert (1881 – 1946), La Buveuse d’Absinthe, signée et datée 1907, aquarelle, gouache, encre de Chine et pastel sur papier, 105 x 77 cm, lot 23, vendu 483.000 euros (estimation : 250-350.000 euros) chez Sotheby’s le 3 juin 2015 www.sothebys.com

Belle destinée pour cette femme au teint spectral, à deux doigts de vaciller dans un gouffre abyssal, qui a non seulement battu le record mondial pour une œuvre de Léon Spilliaert mais surtout qui occupera à l’avenir les cimaises du Musée des Beaux-arts de Gand. Emportée 483.000 euros par la Fondation Roi Baudouin pour l’institution gantoise, cette troublante aquarelle est de la trempe des plus belles créations de l’artiste : puissante, angoissante, mystérieuse. On pense à ses autoportraits et aux nombreuses femmes qu’il peignit dans sa quête d’exploration des tréfonds de l’âme humaine. On voit ici la gent féminine confrontée au fléau de l’époque, une liqueur à la mode aux effets dévastateurs. L’absinthe est cette nouvelle boisson qui fait fureur dès la fin du XIXe siècle. Sujet de prédilection de bien des écrivains (Verlaine, Rimbaud, Hugo, Musset ou Zola avec sa tragique Nana), elle fait également partie de la thématique des peintres comme Degas (L’Absinthe, 1876), Picasso (série de La Buveuse d’Absinthe, 1901 et 1902) mais aussi Manet, Daumier, Toulouse-Lautrec ou Félicien Rops dont La Buveuse d’Absinthe provoqua un scandale à l’époque.

L’aquarelle de Spilliaert date de 1907, période faste mais sombre où il peignit certaines de ses œuvres les plus profondes. Sa buveuse d’absinthe réalisée à l’encre mêlée à l’aquarelle, la gouache et même le pastel, en est un exemple saisissant. L’atmosphère évoque Munch, avec ce personnage en perte de repères, au visage déformé, en proie aux démons de l’alcool. La femme fatale a les traits d’un ange déchu. Elle a le teint blême, les yeux exorbités et cernés d’ombres noires. Son équilibre précaire est rétabli de justesse par le bras tendu qui la stabilise à peine. Ses longs cheveux couleur de geai se confondent avec sa robe, noire elle aussi. Sa façon de regarder fixement le spectateur dérange et trouble.

Spilliaert a la manière d’impliquer celui qui regarde l’œuvre et de l’emmener dans un monde étrange où le mystère croise la solitude et l’hallucination. L’inconscient, le monde intérieur y sont convoqués tandis que l’homme tente de percer les énigmes de la vie. C’est dans l’introspection que le grand poète de la grande souffrance, pour reprendre le surnom que lui a donné Maeterlinck, trouve toute sa force créative. Une force sombre, noire, dans la lignée de la palette foncée de Whistler ou de Redon. Le cadrage, les contrastes de l’ombre et de la lumière, l’expressivité du visage où pointe la mort, en font une œuvre d’une redoutable fascination. Quel bonheur de l’avoir acquise pour la collectivité et de pouvoir la revoir après 10 ans d’absence (sa dernière apparition date de l’expo Spilliaert aux Musées royaux des Beaux-arts de Belgique en 2006). Les enchères ont eu lieu à Paris lors de la vente d’art impressionniste et moderne chez Sotheby’s le 3 juin dernier.

Lot 23 - Spilliaert (741x1024)

Léon Spilliaert, La Buveuse d’Absinthe, Sotheby’s Paris

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