Ode à la folie, à la différence, ouverture, digression, distorsion, émotion… L’exposition MONSens est une étape incontournable dans le parcours proposé par Mons 2015. Réalisée par les commissaires Carine Fol – qui fut directrice du Art & Marges Musée (2002-2012) – et Yolande De Bontridder, en collaboration avec PsycArt, l’exposition propose une approche historique et contemporaine du sens octroyé aux œuvres d’art différent ou outsider.

L’exposition s’organise autour de trois axes : les œuvres dites asilaires, le tournant de l’Art brut, et enfin les expressions actuelles et la création de sens. Ce dernier volet du projet, Intercaction, est une initiative qui réunit autour de la création artistique des artistes contemporains et une centaine de résidents de plusieurs foyers du Carrosse.

Glorifié par Dubuffet dans les années 1940, l’art des fous a toujours fasciné car il touche de façon brutale nos parts d’ombre les plus refoulées. Les dessins réalisés par ceux qui ont un esprit hors norme nous dérangent parfois car leur détresse et leur expression de la vie sont si frontales qu’elles nous renvoient à notre propre folie. Ne sommes-nous pas chacun le fou de quelqu’un ? L’ousider d’un autre groupe ? Le double démentiel de soi-même ? Maupassant, dans sa nouvelle Le Horla, décrit extrêmement bien cette angoisse de perte de soi. Ce dédoublement anxiogène, cette schizophrénie que l’on aime cataloguer pour se rassurer de ne pas en faire partie. Le célèbre livre qui recense les maladies mentales, le DSM IV, est aussi une sorte de censeur qui décide de façon arbitraire et médicale si l’on fait partie de cet île ailleurs ou si l’on est encore sur la terre ferme. C’est la psychiatrie qui fixe la limite à partir de laquelle notre folie nous rend nuisible pour la société. L’artiste Marco Decorpeliada bouscule les critères de classification des pathologies psychiatriques en couplant les numéros de celles-ci à des codes de produits surgelés Picard dans son Schizomètre exposé à Mons. Une façon de remettre en question le sens de ces catégorisations nosologiques.

L’art brut de Dubuffet

En 1949, Jean Dubuffet organisa la première exposition d’art brut et rédigea le traité L’Art brut préféré aux arts culturels. Douze ans après l’exposition sur l’Art dégénéré organisée à Munich par les nazis afin de comparer l’art des déments à celui d’artistes juifs, Dubuffet rend ses lettres de noblesse aux productions exceptionnelles de marginaux. Après la volonté des purificateurs de la race de dénigrer tout ce qui ne correspond pas aux critères aryens, l’un des plus grands artistes modernes théorise un style d’art dont il reconnaît s’être largement inspiré. L’exposition montre les dessins d’Aloïse Corbaz et de l’artiste médiumnique Madge Gill qui bouleversèrent Dubuffet. D’une modernité indéniable, leur force et leur beauté sont intactes. C’est sans doute en hommage à Aloïse, figure majeure de l’Art brut, patiente à l’Asile de la Rosière, née à Lausanne, que Dubuffet fit don de ses collections à la ville précitée. Comme expliqué dans le très riche catalogue de l’exposition, Dubuffet définissait l’art brut non pas comme l’art des fous mais comme celui de personnes étrangères aux milieux artistiques ou s’en écartant délibérément. Il touche dès lors le milieu carcéral, l’art populaire, celui des enfants, l’art premier (sculptures de Genzel), etc.

La folie créatrice

Provoquer un dérèglement des sens rimbaldien, s’échapper dans les paradis artificiels, traverser le miroir d’Alice, plonger dans les arcanes de son âme pour faire éclore le génie créateur, tout artiste a vécu cette quête puissante, si proche de la folie. En exposant des dessins et maquettes de cerveaux humains, l’exposition montre la richesse et les zones inconnues de cet organe qui peut nous faire basculer de l’autre côté, d’un cillement, d’un battement d’aile pouvant avoir un effet papillon. Le docteur Auguste Marie, en 1905, fit la distinction entre des fous devenus artistes et des artistes devenus fous. Son Petit musée de la folie ambitionnait de trouver dans l’œuvre artistique de la folie tous les reflets des étapes de la pensée humaine et donc la genèse de la création. Vincent Van Gogh, Antonin Artaud ou l’artiste écrivain schizophrène et compagne de Hans Bellmer, Unica Zürn, confirment de façon éclatante le génie hors norme, la folie géniale.

La Tour de brol est un hommage à l’auteur si attachant du Théâtre et son double. Les œuvres de la collection de l’hôpital Sainte-Anne montrent la correspondance entre le génie et la démence à travers des dessins, dont certains comme l’Autolocomoteur évoquent les inventions de Léonard de Vinci. Ces œuvres sont rarement signées car certains artistes se considéraient dépourvus d’identité. Adolf Wölfi, interné en 1895, réhabilita l’identité des fous dans une biographie imaginaire de 25 000 pages comportant des compositions musicales, des collages créant de nouvelles perspectives, des écrits qui réinventent toute l’organisation du monde : la géographie, la religion, la musique. Dans son monde, il devient Saint (ou sain ? nldr), il est à la fois un petit être chétif et un empereur. Il habite ce que nos rêves expriment. Une œuvre subjugante. On s’arrête face aux œuvres poétiques de F. Kouw et de Henry Darger à travers lesquelles on comprend la fascination des surréalistes comme Hans Bellmer ou Michaux pour cet art émergeant directement de notre vérité intime.

Le sens de l’œuvre

Idiosyncrasie, écriture obsessionnelle, répétition incessante, les façons d’exprimer la démence sont souvent celles qui lui donnent du sens. « On crée pour exister, s’identifier, se singulariser » explique Carine Fol, commissaire de l’exposition. Jill Galliéni et Maria Wnek entretiennent toutes deux un rapport mystique à la création. Les artistes du Musée Gugging ont tous connu des périodes de détresse psychique et sont pour certains comme Johann Garner – son dessin Le Paradis rappelle celui de Jerôme Bosch – de qualité muséale. Gerard van Lankveld est le roi d’un Etat imaginaire appelé Monera. Franco Bellucci possédait tout pour être heureux (argent, loisirs, ex-femme), mais il abandonna tout pour se consacrer à ce qui le rendait heureux : faire du patin à roulettes. Slomo (Slow Motion) est né et émane d’une aura positive tout autour de lui. Folie ou sagesse ?

Certains conjurent leur traumatisme de la Shoa, d’autres de l’abandon, l’exil forcé, l’enfermement. Gustave Messmer invente des machines qui volent, Pascal Tascinni noue des vêtements, témoins de l’histoire personnelle de ceux qui les ont portés. Ces hommes et ces femmes ont ouvert une porte dans leur tête qui les rend souvent bien plus libres que nous, aliénés que nous sommes à nos possessions, nos ambitions, nos frustrations. Lise Duclaux a créé l’Observatoire des simples et des fous, un espace dans la nature pour regarder pousser les plantes médicinales, les herbes, avec des performances et des journées ouvertes au public. Ailleurs dans l’exposition, une boîte noire diffuse des enregistrements de sons, d’onomatopées, de fredonnements mélodieux réalisés par les résidents, une œuvre parlante et émouvante.

Dès l’entrée dans l’exposition, on se sent flingué par les fusils d’André Robillard. Mais c’est en en sortant que tout cela prend sens : nous sommes flingués dans nos certitudes, nos aprioris, nos peurs, dans notre folie démasquée.

MONSens
BAM – Musée des Beaux-Arts à Mons
8 rue Neuve
7000 Mons
Jusqu’au 6 septembre
Du mardi au dimanche de 10 à 18h
www.monsens.be

Marco Dercopeliada, Schizometre

Marco Dercopeliada, Schizometre (c) MONSens

Henry J. Darger quatre fillettes

Henry J. Darger, quatre fillettes (c) MONSens

Anonyme, Hôpital Sainte-Anne

Anonyme, Hôpital Sainte-Anne (c) MONSens

Aloise Corbaz, art et marges musée

Aloise Corbaz, art et marges musée (c) MONSens

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