Koons, gourou de la béatitude ou Petit Prince de l’art contemporain ? Gentil ou méchant ? Menteur, vil marchand ou gentil artiste ?

En arrivant au milieu de la nuit à Bilbao, c’est surtout le bâtiment éclaté de Gehry, avec ses ailes de métal argenté, brillant doucement dans la nuit, qui saute au regard. Puis l’énorme Puppy, tout fleuri pour l’occasion, assis sagement à l’entrée du musée.

La rétrospective Jeff Koons qui s’est ouverte au Guggenheim de Bilbao est celle qu’on a pu voir au Centre Pompidou il y a quelques mois. Dans les salles du musée espagnol, les œuvres de grand format prennent leur aise. Ca fonctionne. Espace et art. Ca respire bien. Jeff Koons en personne fait la visite. Il porte, à son habitude, un costume gris cintré, une fine cravate et un grand sourire. Passant d’une œuvre à l’autre, il parle d’une voix douce, déroule un discours bien rôdé que nous avions déjà entendu à la galerie Almine Rech en 2012, apprécie de poser pour les photographes, se couche sous son homard pour une photo cool, dédicace les exemplaires de presse de son catalogue aux journalistes et ne dit pas non à un selfie. Un nice guy. Vraiment.

Koons déplace les foules. Ses œuvres sont accessibles à tous, elles sont lisses, colorées, de forme claire et simple. Enjoy semble dire l’artiste. Toi, le riche collectionneur, toi le passant, toi le visiteur non averti, regarde, tout ici est beau, coloré, joyeux, non compliqué. Tu ne peux qu’aimer. Aime.

Dans le monde de Jeff Koons, les animaux ne meurent pas et refleurissent au printemps. Les femmes sont jeunes, sexys, bien roulées, à l’image de la Cicciolina, sa première femme. Le sexe est frontal, sans complexe ni problème d’érection, facile d’accès et sans intimité. Les jouets de plage sont immenses, gonflés à bloc, lourds, colorés, souriants, les sculptures classiques sont badigeonnées de blanc, sans aspérités, surmontées d’une sphère de verre églomisé bleu, Michael Jackson est figé et doré dans la porcelaine fine, les bouquets de fleurs ne fanent jamais.

Qu’incarnent toutes ces œuvres ? Le plaisir décomplexé ? Le monde d’aujourd’hui ? Koons nous pose cette question : l’art serait-il cette promesse de bonheur pour tous ? Koons nous invite à profiter, à vivre chacun notre propre success story, sur le modèle de la sienne. Koons, chantre du bonheur pour tous ? Il le répète à l’envi : « Il faut croire en soi, être positif, suivre ses instincts. Ce programme de self-acceptance nous permet d’atteindre un stade plus élevé de conscience, d’accepter les autres et de ne plus être dans le jugement et la critique. »

L’illusion de l’hédonisme

Loin des artistes qui aiment l’autocritique, le sarcasme ou la critique du monde tel qu’il est, Koons aime nous donner à voir une société débarrassée de tout antagonisme. Pour cela, il produit un art délivré de tout programme idéologique et des grandes utopies. « En remettant en question la fonction critique que le modernisme assigne à l’art, Koons dénonce aussi la fameuse autocritique à travers laquelle chaque médium est supposé passer, remettant en cause les motifs familiers, créant sans cesse de nouvelles formes. … Koons pousse l’art vers ce que Theodor W. Adorno appelle non sans dédain la Kulturindustrie, celle des bibelots “kitsch”, des cartoons, de la pornographie, et j’en passe. » Il ne s’en cache guère : « L’art doit avoir autant d’impact que l’industrie du divertissement, le film, la musique pop et les industries publicitaires », écrit Bernard Blistène dans le catalogue.

Dans ce développement de ce qu’on peut déjà nommer une illusion, celle de faire un art sans idéologie, Koons crée en fait une idéologie : celle de l’art qui est tout et pour tout le monde, sans racines ni aspects négatifs.

Oui, mais comment?

Koons prend ici et là des objets, des styles et les colle ensemble. Pour ses grandes peintures, il part d’un collage de morceaux de photos trouvées dans les journaux. Mis ensemble sur ordinateur, ils forment une image qui est elle-même agrandie, puis à nouveau fractionnée – puisque reproduite par une équipe de peintres – point par point avec des couleurs dont les mélanges sont faits dans l’immense atelier. Ainsi, préhension, digestion, décomposition, fractionnement et collage.

Même chose pour les sculptures, dont la conception et la mise au point prennent plus de deux ans. Le monde de Koons est lisse et sans aspérité, les surfaces de ses œuvres brillantes et polies. Le visiteur peut se voir dedans. Que voir se refléter sur ces surfaces vides, creuses, sans intériorité, si ce n’est l’effroi du monde, son vide mortifère?

Offrir au public des œuvres sans critique et non criticables, est-ce la manière que ce petit prince de l’art contemporain a trouvé pour être heureux ? Et avoir du succès ? Et gagner beaucoup d’argent ? Et si, à force d’optimisme, ce qu’il donnait à voir c’est son propre vertige, sa propre violence qui expurge de tout ? Et si la véritable œuvre était cette performance artistique qu’est le parcours étonnant de Koons dans le monde de l’art, les œuvres vendues à des prix ahurissants à des collectionneurs extatiques via des galeristes ravis de tout ce show ? Ou alors, est-il le premier convaincu de son système qui fonctionne comme un jouet clinquant dans un monde parfait ?

Koons est-il parfois triste et angoissé ? Posez-lui la question, il évite à chaque fois d’y répondre. Il cite Nietzsche et Kierkegaard mais c’est encore une pirouette. Peut-on vivre sans une part d’ombre ? Et si oui, où la ranger ? Koons raconte aussi : « La découverte de Dali m’a aidé à démarrer en tant qu’artiste et à croire en moi. J’ai eu la chance de le rencontrer à 18 ans à New York. Il était impeccablement habillé. Il aimait vous donner l’impression que vous étiez en train de vivre le moment le plus important de votre vie. » Koons, le Dali du XXIe siècle ? En tous cas, Koons est heureux, il ne s’en cache pas et il aime partager. L’énigme reste entière. La boîte de Pandore reste fermée. Voilà qui doit lui convenir.

Jeff Koons: la rétrospective
Musée Guggenheim Bilbao
Espagne
Jusqu’au 27 septembre
www.guggenheim-bilbao.es

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Jeff Koons, Michael Jackson and Bubbles, 1988, Porcelain, Edition no. 1/3, Private Collection, (c) Jeff Koons

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Jeff Koons, Puppy, 1992, Stainless steel, soil, geotextile fabric, internal irrigation system,
and live flowering plants,
Edition no. 1/1, Guggenheim Museum, Bilbao, (c) Jeff Koons

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Jeff Koons, Balloon Dog (Magenta), 1994–2000, Mirror-polished stainless steel with transparent color coating, One of five unique versions, Collection Pinault, (c) Jeff Koons

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Jeff Koons, Antiquity 3, 2009-11, oil on canvas, private collection, courtesy Fundacion Almine y Berbard Ruiz-Picasso para el Arter, (c) Jeff Koons

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Jeff Koons, Junkyard, 2002, Oil on canvas, Whitney Museum of American Art, New York; promised gift of
Thea Westreich Wagner and Ethan Wagner P., 2011.215, (c) Jeff Koons

 

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