A première vue, les objets exposés au CID, le Centre d’innovation et de design au Grand-Hornu, dans le cadre de la rétrospective de Jasper Morrison Thingness, semblent couler de source. Sans aucun panache, au point que l’on pourrait presque passer à côté sans les remarquer. Ils sont ce qu’ils doivent être : utiles, normaux, presque ordinaires. Ils sont ce à quoi ils servent, un peu dans l’esprit de ce que Le Corbusier énonçait en 1930 dans L’aventure du mobilier, à savoir : « Le mobilier c’est : des tables pour travailler et pour manger ; des fauteuils de diverses formes pour se reposer de diverses manières ; et des casiers pour ranger des objets de notre usage. »

A bien y regarder pourtant, ces objets normaux dépassent les principes de standardisation énoncés par Le Corbusier dans la même conférence. Leur normalité tient davantage d’une forme d’universalité que le designer anglais atteint par un art de la litote et par une touche d’humour qui imprègnent tout son travail. Un travail tout en subtilité et en suggestion, qui découle d’une observation constante des objets qui nous entourent.

A la différence des designers qui privilégient la forme, Jasper Morrison proclame la non-importance de celle-ci, allant jusqu’à se réapproprier certaines formes existantes ou à détourner certains objets usuels de leur usage premier. Un des summums de ce processus – qui n’a pas nécessairement convaincu tout le monde – a été atteint lorsqu’il a récupéré la forme d’une caisse à vin et l’a légèrement améliorée pour en faire une table de nuit et la commercialiser (The Crate, 2006). La chose, malgré son potentiel ironique, a engendré une énorme controverse. C’est dans le même ordre d’idées qu’il a monté son exposition aux Musées des Arts décoratifs de Bordeaux, où il glissa discrètement ses meubles dans les salles consacrées aux XVIIe et XVIIIe siècles. Ce jeu d’infiltration et de fusion entre l’ancien et le nouveau n’enchanta guère les Amis du Musée… au contraire des groupes scolaires qui participèrent  joyeusement à cette quête des intrus !

Tout ceci pour dire que Morrison n’est jamais là où on l’attend ou plutôt qu’il prend plaisir à être où on ne l’attend pas : au rayon des chaussures (sa Country Trainer, signée Camper & Jasper en 2008), à celui des objets de tous les jours (un verre, une carafe, une ménagère, un téléphone portable, etc.). On le retrouve comme créateur de chargeurs USB, de montres, de réfrigérateurs, de trams (celui de Hanovre) ou même parmi les viticulteurs ! A ses heures, Jasper est en effet producteur de vin à Mérignas. Créateur de cadres d’objets (l’équivalent d’un encadrement mais pour des objets en 3D), il signe quantité d’éléments déroutants malgré leur évidence : comme dans cette horloge murale simplifiée qui a bizarrement perdu ses chiffres impairs. Etonnement, plaisir et sourire de lire l’heure autrement.

Ses meubles et ses objets ménagers sont sans doute majoritaires – il a travaillé avec Cappellini, Vitra, Magis, Flos, Alessi, Rosenthal ou Muji – mais l’homme réfléchit à tout ce qui fait notre quotidien, aux gestes comme aux objets. Il voue une passion aux antiquités comme aux objets anonymes plus récents auxquels il prête une attention particulière. Pour lui, le redesigning (la recréation de quelque chose qui existe déjà) fait partie intégrante du travail du créateur. Il explique : « Je ne suis pas à la recherche de formes nouvelles ou de formes tout court (…) Pour moi, c’est très simple : si je vois un beau verre à vin ancien, à mes yeux c’est un objet héroïque. Et s’il n’est plus en production, je peux décider de lui redonner vie, en raison de sa valeur esthétique, et aussi de son pouvoir évocateur, de sa capacité à rehausser l’atmosphère. Je continue à croire que c’est un processus créatif. »

Un processus qui ne répond à aucune règle et qui trouve son inspiration en dehors de la tête du designer qui dit laisser les idées venir à lui plutôt que les chercher. Les anecdotes sont nombreuses à propos de ses collisions d’idées arrivées de façon inattendue. En marchant, à l’aéroport, dans un musée, dans la rue ou en pleine nature. Ainsi l’idée d’utiliser le liège pour un tabouret est née un jour où il a traversé une forêt de chênes-lièges au sud de Séville. Ce matériau extraordinaire – imperméable et imputrescible – pouvait par ailleurs être récupéré parmi les déchets issus de la production de bouchons pour les bouteilles de vin. C’est ce que le designer fit avec son Moooi, puis sa déclinaison Cork Family pour Vitra. Car l’homme travaille volontiers par séries. On trouve les différentes variantes autour de sa Air-chair (Magis, 1999) ou de sa Hi Pad Chair (Cappellini, 1999) née de la rencontre improbable d’une chaise avec une semelle de basket ! Il raconte aussi ses errements pour créer une théière à partir d’un arrosoir et, plus convaincant, le cas de sa lampe Smithfield, dont la forme lui vint par enchantement !

L’exposition présentée au Grand-Hornu nous montre Jasper Morrison pareil à lui-même. Ses œuvres, mises en scène par lui, reprennent une histoire entamée en Belgique en 1994 à Courtrai où il est l’invité d’honneur d’Intérieur. Seize ans plus tard, il est invité par la famille Gyselinck à exposer ses premiers travaux dans leur magasin centenaire. A cette occasion, le designer avait mis au point avec Michel Charlot une structure en bois pouvant exposer des meubles et des objets avec des notes explicatives présentées sur quelques rails aménagés au-dessus. C’est cette même structure que l’on retrouve adaptée à cette bien plus vaste exposition rétrospective. Quant à Jasper, comme dans la légende, même à la conférence de presse, il est resté incognito. Pas étonnant pour celui qui laisse depuis longtemps ses objets parler pour lui ! Rappelons-nous son exposé visuel A world without words, stratagème pensé pour contourner la prise de parole en public, publié sous forme de livre en 1992 et traduit à l’occasion de l’exposition du Grand-Hornu (Un livre de choses, Lars Müller Publishers, 2015). A voir jusqu’au 13 septembre 2015 et à lire sans limite.

Jasper Morrison. Thingness
CID
Site du Grand-Hornu
82 rue Sainte-Louise
7301 Hornu
Jusqu’au 13 septembre
Du mardi au dimanche de 10h à 18h
www.cid-grand-hornu.be

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Jasper Morrison, Thingness, CID, photo David Marchal

Jasper Morrison. THINGNESS © CID au Grand-Hornu - Cliché David Marchal  (3)

Jasper Morrison, Thingness, CID, photo David Marchal

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Jasper Morrison, Thingness, CID, photo David Marchal

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Jasper Morrison, Thingness, CID, photo David Marchal

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Jasper Morrison, Thingness, CID, photo David Marchal

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