L’exposition organisée dans le cadre de Mons 2015 portée par le Wiels et curatée par Dirk Snauwaert nous emmène dans un monde utopique, improbable, magnifié par des artistes hors du commun : Atopolis. Inspiré par les ouvrages d’Edouard Glissant, grand penseur du métissage et de la mondialisation, le parcours illustre le fantasme crucial d’une relation interconnectée et égalitaire entre les êtres humains, la nature, mais aussi entre le réel et l’imaginaire, accordant une place essentielle au symbolique.

Notre ère d’hyperconnexion n’est pas forcément synonyme d’une meilleure communication entre les hommes, auréolée de respect et de tolérance. Bien souvent, nous nous sommes radicalisés dans notre sentiment d’appartenance à un peuple ou à un courant de pensée. Ce repli sur soi face au vertige de notre tour de Babel sans cesse plus élevée engage les porteurs de messages, nos artistes, à sortir de la pensée unique et à s’exprimer.

L’identité-relation

Edouard Glissant est un écrivain originaire de Martinique qui créa le mot porteur de sens créolisation. « Les identités fixes deviennent préjudiciables à la sensibilité de l’homme contemporain engagé dans un monde-chaos et vivant dans des sociétés créolisées. Cela nous remplit de craintes de remettre en cause l’unité de notre identité, le noyau dur et sans faille de notre personne, une identité refermée sur elle-même, craignant l’étrangeté, associée à une langue, une nation, une religion, parfois une ethnie, une race, une tribu, un clan, une entité bien définie à laquelle on s’identifie. Mais nous devons changer notre point de vue sur les identités, comme sur notre relation à l’autre, expliquait le penseur peu avant sa mort en 2011. A l’image de nos inventions si adaptables, nous devons construire une personnalité instable, mouvante, créatrice, fragile, au carrefour de soi et des autres », ajoutait Edouard Glissant.

Chacun son Atopolis

Vingt-trois artistes ont bâti leur conception de cette ville idéale, cette Atopolis si universelle et à la fois individuelle. Une occasion rare de voir le déroulé intégral d’une œuvre de Francis Alÿs, artiste anversois vivant à Mexico City, dont la renommée n’est plus à bâtir, et qui propose ici une installation autour de dessins, peintures, vidéos. Celles-ci – d’une poésie magique – proposent un aller-retour en petit bateau entre le Maroc et l’Espagne à travers le détroit de Gibraltar. Nous saluons aussi la présence d’une œuvre inédite de l’artiste qui poursuit le dialogue sur la question de la Blackness (conscience noire), El Anatsui, dont la carrière vient d’être décorée du Lion d’Or. Autre vision d’un paradis naturel, les photos de Yto Barrada, qui réfèrent à ses souvenirs d’enfance au Maroc. A l’encontre de ces images bucoliques, les photos analogiques de Benoit Platéus exploitent des pages de magazines vantant des paradis artificiels. Le reflet du vernis passé de ces feuillets crée une solarisation façon Man Ray et ouvre à une autre manière de regarder.

Il y a souvent ce double regard dans les œuvres proposées par les artistes sélectionnés pour créer leur Atopolis. Pour reprendre les mots d’Edouard Glissant : « On se croit généralement autorisé à parler à l’autre du point de vue d’une identité fixe. Bien définie. Pure. Atavique. Maintenant, c’est impossible, même pour les anciens colonisés qui tentent de se raccrocher à leur passé ou leur ethnie. Et cela nous remplit de craintes et de tremblements de parler sans certitude, mais nous enrichit considérablement. »

Mondialisation ou utopie

A l’entrée de l’exposition, un immense ballon gonflable, œuvre de Meschac Gaba, est une fusion de tous les drapeaux nationaux qui pose la question du flou magmatique de la mondialisation. Nous avons eu la chance de converser avec David Medalla, figure incontournable, pionnier du happening, qui trouble les définitions qu’entretiennent l’art et la vie, par exemple en proposant une réciprocité avec le spectateur. Lui qui fréquenta Man Ray nous livre une série imaginant des poètes qui ne se sont jamais rencontrés, comme ici Verlaine et Withman. Pour Vincent Beeckman, la cité idéale a des allures de réalisme social, dans une famille du Borinage qu’il immortalise dans un photo-reportage touchant. Le cubain Adrian Melis en appelle au livre Le droit à la paresse, qui dénonce les messages mensongers du travail qui rend heureux ou de la possibilité du plein-emploi. Parmi plusieurs œuvres présentes, il nous a présenté ses boîtes à rêves. Celles-ci renferment les visions diurnes de travailleurs dont l’ennui à la tâche est tel qu’ils sombrent dans le sommeil. Emouvantes et intimes, elles expriment l’incongruité de la condition des ouvriers à Cuba, sans espoir d’avenir.

Star du pavillon belge à Venise, Vincent Meessen travaille l’idée du territoire dans une approche postcoloniale. S’inspirant de sa découverte de photographies inédites d’Henri Storck, co-auteur du célèbre film Misère au Borinage (1933), il interroge les conséquences des utopies de l’époque coloniale avec cette remarque : « L’identité se construit au contact de l’autre et de l’échange ». Autre immense personnalité présente à Mons, l’Américain Jack Whitten – un des premiers artistes noirs aux USA –  a créé une œuvre dans le style Action Painting rendant hommage à l’esthétique de la Relation (proposée par Glissant) en créant un archipel noir et blanc. Enfin, last but not least, le Suisse Thomas Hirschhorn nous fait l’honneur d’une étonnante installation rendant hommage aux textes d’Edouard Glissant dans un univers de mots, citations, images, vidéos dans un bric-à-brac évoquant la différence entre mondialisation et mondialité. Globalization Reversed laisse cette question ouverte au spectateur invité à participer à l’œuvre.

Cette exposition inédite et d’une indéniable qualité se tient sur le beau site du Manège de Sury, rénové en vue d’y aménager un incubateur urbain pour des jeunes entreprises actives notamment dans le secteur des industries culturelles et créatives.

Atopolis
Manège de Sury
2 rue des Droits de l’Homme
7000 Mons
Jusqu’au 18 octobre
Du mardi au dimanche de 12h à 18h
http://www.mons2015.eu

Yto Barrada, Atopolis

Yto Barrada, Atopolis, (c) Mons 2015

Meschac Gaba, Glo-Balloon

Meschac Gaba, Glo-Balloon, photos Philippe De Gobert

Thomas Hirschhorn, Globalization Reversed

Thomas Hirschhorn, Globalization Reversed, (c) Mons 2015

Jack Whitten, Atopolis: For Edouard Glissant

Jack Whitten, Atopolis: For Edouard Glissant, (c) Jack Whitten

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