Voici Henri Matisse à Vence, dans son atelier, portant bonnet, peignoir, tenant une colombe à la main. Voici un mur troué, sans doute par une explosion : plusieurs enfants se trouvent autour, dans les gravas ; l’un saute par-dessus un pan du mur. Voici un escalier de pierre, qui descend en une courbe gracieuse, accentuée par la rambarde, vers une rue, courbe elle aussi… un vélo passe. Voici deux jeunes mariés ; elle est debout sur une balançoire, riant le visage renversé, il la regarde. Voici une foule assistant à la crémation de Gandhi, en Inde, certains sont montés sur les arbres. Un couple vêtu de noir, couché sur une plage de galets, se protège du soleil avec un grand parapluie, noir. Un homme court au-dessus d’une flaque d’eau ; on ne voit que ses jambes, mais son corps entier se reflète dans l’eau. Quatre femmes en tchador tournent le dos au photographe et font face à une plaine, à Srinagar au Cachemire…

Chaque photo de Henri Cartier-Bresson est une merveille d’équilibre et de justesse. C’est un bonheur de s’y plonger. Mais qu’est-ce qui fait que ces 133 photographies, à voir au Musée Juif de Bruxelles, sont encore et toujours bouleversantes, alors qu’elles font presque toutes partie de notre iconothèque collective ? Pourquoi est-ce émouvant, pourquoi les regarde-t-on sans fin ? Que touchent-t-elles de si précis pour faire mouche à chaque fois ?

Henri Cartier-Bresson photographie la vie, toute la vie, du début jusqu’à la mort. En parcourant l’exposition, voyez, tout y est : la naissance, l’enfance, l’amour, le sexe, le travail, les repas, les loisirs, la légèreté, la tragédie, la joie, la vieillesse, la mort. Cartier-Bresson, surnommé l’oeil du siècle, capable de capter en un instant ce qu’il faut voir, est avant tout un artiste qui nous offre le spectacle large de la vie. Chaque humain, chaque femme et chaque homme trouvent dans ces photographies des bribes de sa propre vie. Ce sont des images universelles qu’il fait. Et c’est cela qui les rend essentielles. Qu’il soit en Europe, à Paris, en Inde, en Chine, son œil capte chaque fois quelque chose qui va droit au cœur. D’ailleurs n’écrit-il pas : « La photographie, c’est mettre sur la même ligne la tête, l’œil et le cœur » ?

En 1932, à l’âge de 24 ans, Henri Cartier-Bresson acquiert un Leica, un appareil de photo léger et maniable. L’appareil – devenu mythique grâce à lui – devient l’extension de son œil et ne le quittera plus. Il voyage, transporte son Leica partout et observe le monde à travers lui : « J’avais découvert le Leica : il est devenu le prolongement de mon oeil et ne me quitte plus. Je marchais toute la journée, l’esprit tendu, cherchant dans les rues à prendre sur le vif des photos comme des flagrants délits. »

Cartier-Bresson (1909-2004) a presque 40 ans en 1947. Déjà reconnu comme photographe, il a droit à une exposition « posthume » au Museum of Modern Art (MoMA) à New York d’une part (on le croyait mort à la guerre) et, la même année, il fonde l’agence Magnum avec Robert Capa, David Chim Seymour et George Rodger quelques mois plus tard. Cette agence coopérative dont les parts sont détenues par ses membres a fait énormément pour les droits d’auteur des photographes.

Cette exposition, déjà présentée au Centre Pompidou à Paris, reprend les œuvres poétiques de sa jeunesse marquée par les surréalistes, son travail documentaire sur la Libération de Paris ainsi qu’une série de clichés de ses voyages dans les années 1960 et 1970. Elle est émaillée de citations de l’artiste, ainsi que de documents d’archives et d’exemplaires de ses livres de photographies, comme celui dont la couverture est illustrée par Matisse. C’est la dernière exposition du musée avant sa complète rénovation. Et c’est immanquable !

Henri Cartier-Bresson
Musée juif de Belgique
21 rue des Minimes
1000 Bruxelles
Jusqu’au 6 septembre
Du mardi au dimanche de 10h à 17h
www.new.mjb-jmb.org

 

FRANCE. Paris. Place de l'Europe. Gare Saint Lazare. 1932.

Paris, Place de l’Europe. Gare Saint Lazare, 1932, (c) Henri Cartier-Bresson / Magnum Photos

BELGIUM. Brussels. 1932.

Bruxelles, 1932, (c) Henri Cartier-Bresson / Magnum Photos

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Vue de l’exposition Cartier-Bresson

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Vue de l’exposition Cartier-Bresson

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