Belleville, nord de Paris. Sortant du métro, les passants, les boutiques asiatiques, les marchands de vêtements pailletés, tout suggère un voyage dans quelque pays lointain. Deux rues plus loin, porte cochère, au fond de la cour, une grille, un petit jardin clos. Là, dans un espace mi-habitation, mi-atelier, attend Gérard Garouste, peintre et sculpteur français, époux de la designer Elisabeth Garouste.

Immenses canapés de velours, longue table basse, profusion de coussins, de kilims colorés. Objets collectés amoureusement exposés, maquettes de sculptures, livres, plantes envahissent le pied-à-terre parisien de ce couple d’artistes qui habite depuis quelques décennies déjà une grande bâtisse en Normandie. C’est là-bas, près de la mer, que Gérard Garouste se sent bien, c’est là-bas qu’il peint, sculpte et dessine, ayant trouvé son équilibre. Paris sert à recevoir l’un ou l’autre journaliste, à passer quelques jours dans la capitale bruissante. A droite, un vaste espace sert d’atelier. Un tableau inachevé sur un chevalet, des gouaches sur la table. Au sol, un projet en cours d’Elisabeth Garouste : grands papiers, formes découpées.

Gérard Garouste, peintre français né en 1947 à Paris, a décrit avec beaucoup de courage, et le cœur ouvert, dans L’Intranquille (avec Judith Perrignon) paru en 2011, les délires et les crises de folie qui ont émaillé sa vie. Aujourd’hui, à 69 ans, il parle sans pudeur de ces années si étranges quand la folie l’emportait dans des pérégrinations qui le faisaient soudain quitter sa jeune femme enceinte, partir sur la route, démolissant l’intérieur d’un café, repartant pieds nus et sanglants, finissant par être mis dans un hôpital psychiatrique… incapable de parler, ne donnant son nom qu’après deux ou trois jours.

Dans ce livre qui se lit plus comme un cadeau du cœur que comme une confession, il tente d’analyser les raisons de ses déséquilibres. Il n’apporte aucune réponse mais mille pistes, fortes et émouvantes. Ainsi, une enfance étrange, auprès d’un père antisémite et pronazi. Ainsi, cette incapacité héréditaire – comme une interdiction –, d’être heureux. Ainsi, encore aujourd’hui, dès qu’il devient agité, trop en colère ou trop joyeux, arpentant l’espace, tournant en rond… Elisabeth le regarde, il n’aime pas ce qu’elle voit, elle se demande déjà s’il faut appeler la police, s’il doit repartir pour de longs mois en hôpital…

Rencontrant Elisabeth, tout jeune, il écrit : « J’avais choisi mes amis, mes amours. Mais j’étais perdu. Je n’avais pas eu mon bac. Aucun moule, aucune école n’avait su faire quelque chose de moi. … Moi, je sortais du néant. Ma famille rongeait les os d’obscurs tabous. L’école ne m’avait ouvert aucun chemin. Rien ne m’avait été transmis. »

La folie

Première hospitalisation dans les années 1960. Les traitements l’installent dans une longue dépression. Il ne peindra pas durant près de 10 ans. Il montait dans son atelier et se couchait à côté de son chevalet. « On ne peut peindre que si l’on va bien. Le délire est le trou noir dont on sort dans un état d’extrême sensibilité bénéfique pour la peinture, mais le lien légendaire entre la folie et l’art s’est trop souvent changé en un raccourci romantique. Le délire ne déclenche pas la peinture, et l’inverse n’est pas plus vrai. La création demande de la force. L’idéal du peintre n’est pas Van Gogh ; s’il n’avait pas mis fin à ses jours, il aurait fait des tableaux plus extraordinaires encore. L’idéal, c’est Velasquez, Picasso, qui ont construit une œuvre et une vie en même temps. Pourquoi un artiste n’aurait-il pas droit, lui aussi, à l’équilibre ? », écrit-il.

Au fil des années et des rencontres, un chemin se fait vers la création. Voyez cet extraordinaire rêve initiatique : « A trente ans, j’ai fait un rêve. Une voix me disait : il y a deux sortes d’individus dans la vie : les Classiques et les Indiens. Cette phrase a claqué dans ma nuit comme une vérité. La voix off était comme un troisième personnage qui m’indiquait ma voie. Le Classique est un homme pétri par la norme, il n’inventera jamais rien, ne fera qu’obéir et suivre le mouvement en rêvant d’ascension sociale. C’est mon père. L’Indien est un intuitif, un insoumis, un créatif. C’est Casso ou le bonheur loin des apparences. Mais l’extrême Indien court vers la folie. Je le sais pour avoir croisé quelques Apaches dans les hôpitaux psychiatriques. Ma voie était quelque part entre ces deux hommes, ces pôles contraires de mon enfance. Vaste espace où j’avançais, égaré. »

Aujourd’hui Garouste continue à être suivi par son psychiatre et médicamenté. Les traitements sont plus justes et les effets secondaires moindres. « Après tout ce que j’ai vécu, je me sens détaché. C’est pour ça que je me suis livré dans ce livre. Je peux me promener dans mes catacombes sans peur. Je n’ai plus rien à cacher. Mais je reste prudent. Je ne vais ni trop vite ni trop loin. Je dois garder toujours un peu de distance. La passion est pour moi destructrice », nous raconte-t-il.

Un peintre

C’est finalement la peinture qui va faire de lui un homme debout. Exposé dès les années 1980 en Belgique à Charleroi grâce à Laurent Busine, alors directeur du musée de la ville, par Jan Hoet au SMAK à Gand, il traverse les années conceptuelles sans lâcher la peinture. En 1980, il expose pour la première fois à la galerie Durand-Dessert, avec une peinture figurative, mythologique et allégorique. Sa première exposition internationale a lieu à New York en 1982 à la Holly Solomon Gallery. D’autres suivront, notamment chez Leo Castelli et Sperone. Il est le seul artiste français invité à l’exposition Zeitgeist à Berlin. La reconnaissance institutionnelle arrive en 1987, au CAPC de Bordeaux, où il présente conjointement huiles sur toiles et acryliques sur indienne (toile sans châssis), puis à la Fondation Cartier.

Il a réalisé des œuvres ou des décors pour le palais de l’Élysée, des sculptures de la cathédrale d’Évry, le plafond du théâtre de Namur, une fresque pour la salle des mariages du bel hôtel de ville gothique de Mons ou encore les vitraux de l’église Notre-Dame de Talant. En 1989, Garouste réalise le rideau de scène du théâtre du Châtelet.

Garouste se nourrit de son admiration pour Velasquez, Goya, Le Greco. Sa peinture, de facture classique, déploie une mythologie propre faite de personnages ou d’autoportraits, d’animaux dans un décor souvent inexistant. Ce qui l’importe : la figure, le sujet, comment le représenter, comment le tordre, comment lui faire dire des choses non visibles. Il ne tente pas de décrire des moments, mais plutôt de s’enfoncer dans des champs profonds de la conscience, et, de là, toucher l’humain. « J’aime l’idée qu’on représente une chose et qu’on en raconte une autre », nous disait-il.

« Devenir peintre, c’était finalement inverser la vapeur : faire des instants rares de mon enfance l’essentiel de mes jours, et de mon éducation un dangereux mensonge. …. J’avais été instruit par des hommes en soutane, étreint par la violence, l’amour et les préjugés de mon père. … Il me fallait démonter la grande manipulation religieuse et familiale. C’était mon sujet. Et je n’allais plus en changer », écrit-il.

En fait, c’est toujours le même sujet qui préoccupe cet artiste : comment créer. Partant d’une image subliminale, il va vers un ailleurs. « La folie n’est pas loin, nous a-t-il dit. Quitter la raison, c’est aller vers le monde des fous et des enfants. Il s’agit de se l’approprier sans quitter la raison. L’artiste est très différent d’un fou. Il a une place dans la société, une reconnaissance de son travail, de son métier. Pour moi, un artiste, c’est un type qui fait son métier. La souffrance n’a aucun intérêt. L’idée de l’artiste qui souffre, ça ne sert qu’à rassurer le bourgeois. »

Ses maîtres

Tant les grands maîtres comme Velasquez ont inspiré Garouste par leur manière d’utiliser la couleur, tant les artistes plus contemporains l’ont fasciné par leur capacité à déconstruire le réel. « Quant à Picasso, qui bientôt allait mourir, il avait dévoré l’héritage, il était de ces génies qui tuent le père et le fils. Il avait peint jusqu’au bout et magistralement cassé le jouet. Il avait cannibalisé, brisé la peinture, ses modèles, ses paysages, et construit une œuvre unique. Si je regarde La femme qui pleure, je sais que la tristesse n’est pas le sujet mais l’alibi. Le sujet. C’est ce que Picasso, l’iconoclaste, peut faire des larmes d’une femme. C’est toujours comme ça que la peinture a fait scandale. Picasso est allé jusqu’au bout de cette aventure-là, au bout du style. Il a rendu classique tout ce qui viendrait après lui. Il est la peinture et son aboutissement », lit-on.

En choisissant un médium classique, l’artiste se donne un cadre défini dans lequel il peut expérimenter sans peur. Les limites de la peinture (la toile, le châssis, les pinceaux, la palette de couleurs) lui permettraient-elles de pérégriner sans risquer de se perdre ? « Duchamp, Broodthaers, le mouvement Dada se sont attribués toutes les libertés. Moi, ce qui m’intéresse c’est d’être ce peintre limité à un cadre. Comment puis-je exister dans ce cadre classique ? C’est la force du sujet qui prime. La figuration raconte une histoire, j’y atteins le questionnement », écrit l’artiste. C’est dans cette phrase qu’on trouve le fil rouge de l’extrême modernité de Garouste. Le questionnement, en effet, quoi de plus actuel chez les artistes ?

« Le démiurge en moi se réjouit quand les couleurs s’organisent, mélangent les figures qui m’encombrent et celles que je me suis choisies. J’ai alors le sentiment d’avoir compris et fait quelque chose de ma vie. Je me lave du passé », dit-il encore. Gérard Garouste aime à s’inspirer des mythes bibliques ou classiques, des fables populaires. Ils posent tous les mêmes questions. C’est le creuset de notre mémoire collective.

A propos de l’art actuel

« Elle est amusante cette installation très réaliste et très en vogue où le pape est à terre, il a pris un caillou dans la figure. On rigole bien, on se sent libre-penseur et heureux de choquer le fervent catholique. Mais casser la gueule à Jean-Paul II, c’est pour moi une violence acceptable, conforme à la fausse irrévérence du moment. L’œuvre ne touche à aucun fondement, à aucun tabou social, elle flatte nos certitudes. » Ecrivant cela, Garouste pointe quelque chose d’essentiel. Car si l’art est toujours une illustration de son époque, que disent toutes ces installations satiriques sur notre société ? Cette profusion actuelle d’œuvres satiriques, comment la regarder? La satire, finalement toujours légère, est sans risque, servant juste à se faire un peu mal. La profusion est, elle, si utile pour noyer le poisson.

Ne doit-on pas plutôt regarder avec un respect profond des artistes comme celui-ci, qui ne tentent pas de faire exploser le cadre mais qui vont plutôt au plus profond des catacombes de leur inconscient, sans tenter d’effets, essayant juste de toucher quelque chose d’humain, de profondément humain ? Libérés de la tentative – vaine ? – de remettre en question tout et n’importe quoi, du médium au sujet, de la technique à la société telle qu’elle est, ils cheminent avec courage et opiniâtreté dans ce que chaque humain aimerait souvent oublier : les insondables profondeurs et les noirceurs de son être profond.

La Source

En 1991, ayant été confronté en Normandie à des familles en très grande précarité, Garouste fonde l’association La Source avec d’autres artistes (Buren, Boltanski, César, etc.). Cette association s’emploie à inviter des jeunes et des familles en situation de grande difficulté à des ateliers de peinture ou de théâtre avec un artiste et un éducateur. Il s’agit de redonner confiance, de faire comprendre aux jeunes que la vie leur appartient, qu’ils peuvent être indépendants, faire leurs propres choix. Cette association, toujours très active aujourd’hui, a donné un sens à sa vie et s’ajoute à son métier de peintre. Elle l’ouvre vers le réel, le grand public.

Gérard Garouste a été invité en février de cette année par La Maison Particulière comme commissaire de l’exposition Obsession. Il y avait sélectionné, dans les collections des collectionneurs invités, De Chirico, Richter, Polke… On avait pu y voir plusieurs de ses toiles à l’expressionnisme exacerbé, ainsi que quelques-unes de ses sculptures en bronze.

Il exposera à partir du 27 juin et jusqu’en novembre 2015 à la Fondation Maeght, à Saint-Paul-de-Vence.

www.thalys.com

Portrait de Gérard Garouste, Photo B. HuetPortrait de Gérard Garouste, Photo B. Huet

Portrait de Gérard Garouste, Photo B. Huet

 

Le centaure et le nid d'oiseau, huile sur toile, 2013, 194,5x160 cm, courtesy Galerie D. Templon

Le centaure et le nid d’oiseau, huile sur toile, 2013, 194,5×160 cm, courtesy Galerie D. Templon

Le sarcophage, huile sur toile, 2012, 130x195 cm, courtesy Galerie D. Templon

Le sarcophage, huile sur toile, 2012, 130×195 cm, courtesy Galerie D. Templon

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