C’est un pavillon hétérogène et polyphonique que l’artiste belge Vincent Meessen (1971) nous a préparé pour la Biennale de Venise avec la commissaire Katerina Gregos. Une réflexion passionnante sur l’Histoire avec un grand H, le colonialisme, la modernité et sur le discours officiel que diffuse cette Histoire officielle. N’est-il pas temps de déconstruire l’un et l’autre, pour explorer les histoires non dites, cachées, sous-jacentes, non écrites, non valorisées ? Pour cela, l’artiste a convié dix autres artistes ou duos d’artistes qui, tous, soulèvent le voile de l’Histoire pour aller voir ce qui se cache derrière.

Rencontre avec Vincent Meessen : « Comme artiste, je m’interroge sur l’Histoire qui s’écrit. Peut-on la réécrire ? Et si on la réécrit, écrit-on contre elle ? L’Histoire est une invention très récente, c’est une construction – pas une science – qui tente de se donner les habits d’une rationalité. J’ai une fascination pour les promesses de l’Histoire, chemin vers une hypothétique émancipation, une soi-disant amélioration, vers une plus grande justice sociale…  alors que c’est tronqué, souvent fictionnel ou personnel. Il s’agissait de réfléchir en de nouveaux termes à ces questions politiques. »

Comment passer de la réflexion à l’art ?

« A un moment de ce cheminement réflexif, il faut formaliser. Je pense que faire de l’art, c’est donner forme à un problème qui se présente. Donc renommer, reformaliser, rechercher une mise à l’épreuve puis faire le choix de formes. »

Vous invitez 10 artistes à exposer avec vous.

« Je suis si éloigné de l’idée de l’artiste solitaire, de la star, cette personnification, cette posture qu’attendent les collectionneurs et le marché. Si on est un peu sérieux, il y a déjà des gestes qui ont été posés pour déconstruire ce rôle de l’artiste, par les dadaïstes, les surréalistes. Ca me met en demeure de réfléchir. Il y a des tas de pratiques à montrer, pas seulement la mienne. »

Ne revenons pas sur les multiples épisodes de sélection de l’artiste belge francophone appelé à représenter la Belgique à la Biennale de Venise. D’autant plus que les nombreux recours initiés par l’artiste carolo Charles Szymkowicz sont à des kilomètres du projet polyphonique de Meessen. Cette année, dans le pavillon belge, pas de solo, pas de star, mais une proposition politique, courageuse, de revoir et réinterpéter l’Histoire, et en particulier l’histoire coloniale. Le travail de Vincent Meeessen sera à la fois artistique et curatorial. Il s’agira de mettre en dialogue, en liens, de tisser fortuitement des rapports historiques, formels entre les différentes pièces : « Il faut faire confiance aux spectateurs. Le regard du spectateur va inscrire quelque chose. Si l’art ne fait pas la place au spectateur, il se parle à lui-même, ajoute-t-il. Il s’agira d’une polyphonie : plusieurs voix et plusieurs images, de plusieurs cultures. Cela va nous décentrer par rapport à nos grilles. Bien sûr qu’une Biennale à Venise est un moment important. Mais je ne suis pas romantique à ce sujet. Je ne suis pas abordé par une consécration. J’aime l’idée que j’offre ici un plaidoyer pour le composite. »

Vincent Meessen a contacté Katerina Gregos en 2006. Celle-ci est alors directrice artistique d’Argos. Ils ont l’occasion de travailler plusieurs fois ensemble. Katerina Gregos : « Nous avons un intérêt commun pour l’histoire, ainsi que pour le rôle des arts dans la société. Nous avions envie d’examiner l’histoire cachée, oubliée. A cause des nombreux recours, nous avons perdu six mois de travail pour un projet très original qui rompt avec la tradition, qui avait besoin d’un an pour se construire.

Vincent fait un geste d’accueil à l’autre, sur le thème de l’interrogation de ce qu’est la représentation nationale dans l’Histoire. La méthodologie de la plupart des pavillons est très classique et protocolaire. Ici, tout s’ouvre. C’est étonnant, puisque la Belgique est un pays qui a un problème avec son identité à travers son histoire. C’est un art qui interroge l’historiographie, l’Histoire, la modernité coloniale. La modernité n’existe jamais sans la notion de colonialisme. L’industrialisation et les progrès en Europe ont été possibles à cause de l’exploitation coloniale, nous l’oublions. D’ailleurs, le modèle colonial, c’est l’expérience de la modernité imposée aux Africains de manière violente.

Quelle est la narration en dessous du narratif officiel ? C’est notre question. Le colonialisme est analysé aujourd’hui comme un envahissement destructeur, alors qu’à l’époque c’était vu comme une mission civilisatrice. La critique postcoloniale force sur les aspects négatifs. Ce pavillon sera celui de la positivité. On y verra des formes produites qui dépassent les identités nationales et la conception européenne de la modernité. »

Le commissaire général de la Biennale n’est-il pas le Nigérian Okwui Enwezor ?

« Oui ! C’est une belle coïncidence car il a la même opinion que nous sur les héritages du colonialisme. Le point de départ symbolique de notre projet, c’est l’année de la construction du Pavillon Belge dans les Giardini, 1907. Nous tentons une réécriture de l’histoire, nous tentons d’y réinscrire les absents, le narratif caché, oublié. Nous tentons de réfléchir à la position de l’Histoire aujourd’hui. Nous agissons contre l’amnésie et pour ouvrir les champs contre les tribalismes d’aujourd’hui. »

Personne et les autres présente dix autres artistes, originaires de quatre continents, dont, pour la première fois dans le pavillon, des artistes africains. Le titre est emprunté à une pièce, aujourd’hui perdue, d’André Frankin, critique d’art belge proche de l’Internationale lettriste et plus tard membre de l’Internationale Situationniste. Cette exposition prend pour point de départ l’histoire du pavillion belge et le contexte international de la Biennale (tous deux issus des expositions coloniales et internationales) afin d’explorer les conséquences des enchevêtrements politiques, historiques, culturels et artistiques entre l’Europe et l’Afrique durant la période coloniale et son prolongement. Une œuvre filmique et musicale de Meessen est au cœur du concept de l’exposition.

Ce besoin de déconstruire l’Histoire pour montrer les sous-couches, les aspects cachés, ce désarchivage est une thématique passionnante et courageuse qu’on retrouve chez de nombreux artistes actuels. La conversation Les odyssées des archives – pratiques artistiques contemporaines et décolonisation des récits historiques, qui a eu lieu en avril au Wiels, abordait ce même sujet. Nous en reparlerons.

Biennale de Venise
Du 9 mai au 22 novembre
http://www.labiennale.org/

 

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Vincent Meessen et Katerina Gregos, photo Patricia Mathieu

 

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Vincent Meessen, photo Patricia Mathieu

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