C’est une plongée aux limites de la conscience que propose le Musée royal de Mariemont avec une très belle exposition, L’ombilic du rêve. Cette expression provient d’une phrase écrire par Freud dans son Interpétation des rêves (1900). Désignant sa résistance à l’analyse approfondie de ses propres rêves, il écrit : “Chaque rêve comporte au moins une partie qui ne peut être creusée jusqu’à son fondement, comme un nombril, un ombilic qui le met en relation avec l’inconnu.” Cet ombilic, ce lien ténu serait celui qui permit aux quatre artistes présentés d’explorer leur subconscient sans se perdre. Véritable fil d’Ariane entre la conscience et le monde des rêves, des pulsions.

Ainsi, Félicien Rops (1833-1898), Max Klinger (1857-1920), Alfred Kubin (1877-1959) et Armand Simon (1906-1981) déploient avec éclat et virulence via la gravure et le dessin leurs pérégrinations dans les méandres et le labyrinthe de leur vie intérieure.

C’est d’ailleurs sous forme de labyrinthe à la fois ouvert et fermé que l’exposition est scénographiée. On peut se perdre tant elle est faite de coins et recoins, dans une pénombre qui assure aussi la pérennité de ces œuvres sur papier, éclairées une à une par des Led. Avec délectation, on s’y abandonne surtout grâce à la richesse de l’univers de ces quatre artistes qui se suivent dans le temps et pourtant sont obsédés par les mêmes questions existentielles sur la mort, le sexe, la femme, le rêve. Ce qui structure l’exposition est le lien évident de leurs travaux avec la psychanalyse, naissante au 19ème siècle à l’époque de Kingler, puis entrée dans les usages lorsque Armand Simon, Montois et dessinateur acharné, produit une masse d’œuvres impressionnante. Pour encadrer l’exposition, quatre salles sont réservées à la présentation de chaque artiste. On y trouve leur biographie mais aussi des extraits de films ou sonores.

Rops était un dessinateur et caricaturiste en vogue à la fin du 19ème. Il ne se pose pas en moraliste mais dépeint sans frein les vices et dévoiements de ses contemporains, au travers de l’expression de ses propres obsessions. A une époque qui précède la psychanalyse, il en révèle les soubassements et en annonce l’émergence.

Max Klinger, ni symboliste, ni réaliste, préfigure le modernisme allemand. Son œuvre, notamment la suite de dix gravures Paraphrases sur la découverte d’un gant, semble annoncer en dessin les théories de Freud dont il est le contemporain. Il y déploie une rêverie, voire une obsession autour d’une femme qu’il aurait croisée et qui aurait abandonné son gant. Cet objet symbolise pour l’artiste un amour déçu et une sexualité fantasmée. Kingler installe ce gant dans plusieurs dessins, objet obsessionnel par excellence.

Alfred Kubin est un mystique. Il tente de repousser les forces oppressantes du monde moderne qui déshumanise avec force appels à la mystique et au rêve.

Armand Simon est un enfant du pays. Il plaisait au commissaire de l’exposition, Sofiane Laghouati, de mettre en parallèle ce dessinateur avec ses pairs à l’envergure plus large. L’œuvre d’Armand Simon, dont une interview filmée dans les années 1980 dévoile une personnalité pleine de tendresse, est celle d’un homme qui dessine quotidiennement. On peut dire qu’il pratique le dessin automatique, produisant des œuvres qui s’approchent de l’inconscient. Angoisse, effroi, érotisme, femmes dévorantes y sont récurrents.

Passionnantes aussi les résonances d’un artiste à l’autre sur les cinq thèmes déployés : le rêve, en début d’exposition, comme une porte d’entrée dans l’univers des quatre artistes, le féminin, l’éros, la mort et l’unheimlich – l’inquiétante étrangeté ou la familière étrangeté -, une expression que Freud utilisait pour parler de ce qui semble normal, mais qui, au deuxième regard, est en effet étrange.

Ainsi l’Etude pour La Tentation de saint Antoine de Rops, qui sert d’illustration pour l’affiche, présentant pour la première fois dans l’histoire de l’art une femme crucifiée, est mis en parallèle évident avec Une Vie. Souffre! Opus VIII de Max Klinger. Pornokratès, avec cette femme nue promenant un cochon en laisse, de Rops, dialogue de mille manières avec Sanssara, un cycle sans fin, d’Alfred Kubin. On y voit un homme et une femme – presque nue -, se promenant suivis d’un étrange ours masqué. Corps de femmes mortes chez Klinger, pour Un amour. Mort. Opus X et Kubin, Le Meilleur Médecin. Paysages de fin ou de début du monde, chez Kubin et chez Rops (La Genèse). Un étrange cheval, presque un dragon, auprès d’une femme nue, chez Kubin (Cheval de Troie) et chez Simon. Un couple inquiétant, cadavre ou corps absent ou déformé, chez Simon et chez Rops. Les parallèles sont évidents et passionnants. Que ce soit un personnage semblable, une mise en scène similaire, ou des fantasmes exprimés de la même manière. On est dans un univers parfois angoissant, mais toujours profond, loin dans les rêves et l’inconscient. Chacun des quatre artistes n’hésite pas à mettre sur papier le résultat de ses pérégrinations au fond de ses catacombes psychiques. A ne pas manquer !

L’Ombilic du rêve
Musée royal de Mariemont
100 chaussée de mariemont
7140 Morlanwelz
Jusqu’au 31 mai
Du mardi au dimanche de 10h à 18h.
Parc ouvert tous les jours à partir de 10h
www.musee-mariemont.be

Satan semant l'ivraie, sans date © Félicien Rops © Musée royal de Mariemont - M.L.

Satan semant l’ivraie, sans date © Félicien Rops © Musée royal de Mariemont – M.L.

Pornokratès, sans date © Félicien Rops

Pornokratès, sans date © Félicien Rops

Eritis Similes Duo, sans date © Félicien Rops © Musée Royal de MariemontEritis Similes Duo, sans date © Félicien Rops © Musée Royal de Mariemont

Eritis Similes Duo, sans date © Félicien Rops © Musée Royal de Mariemont

Simon, A., La Colère végétale, 1948 (n° z Ombilic 060) © collection privée

Simon, A., La Colère végétale, 1948 (n° z Ombilic 060) © collection privée

Klinger, M., Amor, Tod und Jenseits (Amour, Mort et l'Au-delà), 1879-81, (n° MNP G 23366) © Muzeum Narodowe w Poznaniu

Klinger, M., Amor, Tod und Jenseits (Amour, Mort et l’Au-delà), 1879-81, (n° MNP G 23366) © Muzeum Narodowe w Poznaniu

Sans titre, sans date © Armand Simon © Collection privée - M.L.

Sans titre, sans date © Armand Simon © Collection privée – M.L.

Die Schlange (Le serpent), 1898 © Max Klinger © Collection du Muzeum Narodowe w Krakowie

Die Schlange (Le serpent), 1898 © Max Klinger © Collection du Muzeum Narodowe w Krakowie

Mouloudti—Enrico, sans date © Armand Simon © Collection privée - M.L.

Mouloudti—Enrico, sans date © Armand Simon © Collection privée – M.L.

Dritte Zukunft (Troisième avenir), 1879 © Max Klinger, © Collection du Muzeum Narodowe w Krakowie

Dritte Zukunft (Troisième avenir), 1879 © Max Klinger, © Collection du Muzeum Narodowe w Krakowie

Vue de l'exposition Ombilic du Rêve

Vue de l’exposition Ombilic du Rêve

Vue de l'exposition Ombilic du Rêve

Vue de l’exposition Ombilic du Rêve

 

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