Depuis le 27 mars, Liège vit à nouveau au rythme de l’estampe. Cela fait 30 ans que naissait la première Fête de la Gravure. D’abord cantonnée dans les musées autour de la Biennale, la fête s’étend aujourd’hui dans 30 lieux différents de la région liégeoise tandis que des parcours découvertes, des workshops, ateliers et autres visites invitent à la découverte de cet art multiple. « Car, souligne-t-on du côté des organisateurs, il y a mille façons de pratiquer la gravure et autant de raisons de la célébrer ».

C’est bien l’objectif de cette grande manifestation qui traverse la ville au départ du BAL (Musée des Beaux-Arts de Liège) pour trouver des échos jusqu’à Herve, Marchin ou Visé. La dixième édition de la Biennale confirme largement son ancrage international et actuel avec quelque 250 œuvres exposées à la salle Saint-Georges, émanant de 47 artistes sélectionnés parmi les 450 candidatures des quatre continents. Au final, 13 pays sont représentés, dont certains sont des partenaires fidèles comme le Canada, la Pologne, la Chine mais aussi le Paraguay, la Norvège ou Israël. Ce dernier pays, qui participe pour la première fois à l’événement, remporte une mention avec son unique artiste représentée, Lihie Talmor (°1944) et sa série de lithos sur polyester, The inconceivable simply is, réalisées suite à une visite d’Auschwitz. On y perçoit un univers suffocant composé d’espaces étroits, traversés par un rai de lumière.

Une autre mention a été attribuée au graveur serbe Vladimir Milanovic (°1979) avec ses impressions digitales engagées (et colorées),  dont certaines utilisent des œuvres de la Renaissance italienne. Ainsi, dans sa version de l’Ecole d’Athènes, les philosophes grecs envahis par une vague d’indignation sortent le calicot Education is not for sale. Grace Sippy (°1987) est la lauréate de cette édition 2015. L’artiste américaine présente sept gravures qui se caractérisent par un grand mélange de techniques. Ses estampes imprimées sur Chine collé associent aquatinte, eau-forte, pointe sèche, manière noire et impression digitale. Ce faisant, elle joue de l’expérimentation et fait cohabiter quantité d’effets de matière sur un même tirage. Ce goût de la mixité et de l’expérimentation est dans l’air du temps : les artistes cherchent en effet à repousser de plus en plus loin les limites de leur art. Transgressant les clivages, ils multiplient les techniques (l’informatique et, plus particulier, l’électrolyse pour les œuvres du Paraguayen Luvier Casali) et diversifient les supports (le plastique, la photographie ou le tissu) pour ancrer leur art dans la modernité. Cette escalade à l’actualité n’est pas sans interpeller le visiteur qui ne se retrouvera pas devant un ensemble cohérent régi par les procédés traditionnels de l’estampe ni par une thématique commune. « Seuls les Chinois proposent des œuvres de facture classique, note Fanny Moens, collaboratrice scientifique au BAL. Leur estampe reflète une certaine tradition : paysages calmes, étendues vides, villes inhabitées… ».

La veine figurative côtoie l’abstraction et les sujets engagés, des thèmes plus légers ou plus universels. Tous les artistes ne sont pas dans cette quête de modernité à tout prix dans leurs explorations techniques. Certains continuent d’utiliser des techniques ancestrales comme la gravure sur bois.  Ainsi en est-il de notre compatriote Nathalie Van De Walle avec  sa magistrale Onde de choc, en bois gravé de quelque 8 m de long et imprimée à la cuiller, ou des grandes figures xylogravées avec force et humour par Martine Souren. Lithos, linos (les saisissantes impressions de Marta Lech ou celles de Florin Hategan), sérigraphies, pointes sèches (les Arches de Marjolaine Pigeon), vernis mous, eaux-fortes, burins, monotypes, estampillages, gaufrages… sont aussi de la fête qui se décline dans trop d’endroits pour tous les citer ici.

Notons que la galerie Les Drapiers rassemble trois artistes d’une facture plus classique ou à tout le moins plus humaine, pour reprendre les termes de Denise Biernaux qui offre ses cimaises à Chantal Hardy, Luc Bienfait et Miel Silbernet. Chacun à sa manière aborde la gravure et la confronte à la peinture, au collage et à l’installation et tous trois se rejoignent autour des thèmes de l’absence-présence et de la disparition-apparition. A un jet de pierre de cet univers cosy, le 2e étage du Palais du Curtius accueille les Impressions givrées de Lola Läufer, l’exposition de la lauréate de la Biennale précédente (2013). Une tout autre ambiance imprègne cet accrochage qui illustre le travail d’une artiste qui met  des imprimantes de bureau au service de son art. Un art délicat et poétique qui naît de l’interaction entre l’artiste, la matière (la soie, le plexiglas et le papier) et la machine qu’elle pousse dans ses derniers retranchements.

Fête de la Gravure
Liège
Jusqu’en mai
www.beauxartsliege.be
www.lesmuseesdeliege.be

L. Talmor, The inconceivable simply is : Avshalom_2, lithographie, 2013 © L. Talmor, Israël

L. Talmor, The inconceivable simply is : Avshalom_2, lithographie, 2013 © L. Talmor, Israël

J.Pukter, The girl and the drivers, photogravure, 2014 © J. Pukter, Pays-Bas

J.Pukter, The girl and the drivers, photogravure, 2014 © J. Pukter, Pays-Bas

D.M. Besant, Gravity 8, impression à l’encre thermique U.V. sur voile, 2013 © D.M. Besant, Canada

D.M. Besant, Gravity 8, impression à l’encre thermique U.V. sur voile, 2013 © D.M. Besant, Canada

G. Sippy, Slipping, impression digitale, eau-forte et aquatinte, 2013

G. Sippy, Slipping, impression digitale, eau-forte et aquatinte, 2013

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