L’exposition présentée à la Villa Empain s’intitule Le Paradis et l’Enfer. Des tapis volants aux drones. D’emblée on se demande quel est le propos de ce parcours insolite et multi-focal.

En toile de fond, des tapis d’orient et d’étranges machines volantes, comme un pied de nez à la gravité. Tous les artistes présentés entendent bien quitter la terre, à leur manière. Et s’extirper du réel. Le vieux rêve d’Icare est ici le point d’appui d’un voyage qui relie plusieurs époques et différentes pratiques artistiques. Les œuvres montrées empruntent autant à la fantaisie qu’aux sciences et aux nouvelles technologies. Mus par l’imaginaire ou bien par la science, tapis, artefacts, machines volantes ou aliens menaçants inspirent un parcours où se rencontrent les lois de la physique et de la magie. Les résonances culturelles de l’exposition sont nombreuses et sa complexité masquée nous ramène à nos rêves les plus fous, ici et ailleurs. D’où son intérêt. Passionnant.

Objet d’un savoir-faire ancestral et raffiné, le tapis est une délicate expression des arts. Il répond à des fins pratiques, esthétiques, spirituelles ou culturelles. Issu d’une longue tradition, il est associé à la prière, à la guerre, à la magie ou au nomadisme. C’est en Perse que l’art des tapis-jardins s’est développé. Les tapis de cour, ornés d’arbres, de parterres de fleurs, de ruisseaux ou de bassins représentant le paradis embellissaient le sol des palais. Dans Shadeh’s garden, Monir Sharoudy Farmanfarmaian s’inspire de l’exubérance végétale des Iraniens, de la beauté à la fois simple et complexe de la nature dans un jeu visuel de l’illusion et de l’apparence. Son travail est profondément enraciné dans la culture, l’architecture et les traditions iraniennes, aussi bien formellement que spirituellement.

Le tapis devient légendaire et magique dès qu’il s’envole. Il traverse le temps et l’espace. On pense aux Contes des Mille et une Nuits. Alors les frontières et les stéréotypes sont abolis, le territoire tombe. L’exposition n’est pas dénuée d’humour. Avec Rising Carpet, Moussa Sarr interroge l’idée d’orientalisme. Avec Résurrection et Weightlessness, Kristof Kintera explore les limites de la sculpture contemporaine.

Au premier étage, le photographe Babak Kazemi l’enveloppe de sensibilité et de poésie en évoquant l’impossibilité d’aimer librement dans son pays. Avec Seyel Jalal Sepehr, les tapis flottent ou dansent dans l’eau et non dans l’air. Ses photos décalées mettent en lumière les paradoxes d’une société tiraillée entre sa tradition et sa modernité. Samuel Rousseau propose une projection sur un véritable tapis artisanal de personnages déambulant sur cette agora, entre les arabesques de motifs traditionnels. On retombe en enfance devant les cerfs-volants élégants de Solano Cardenas ou ceux du thaïlandais Rirkrit Tiravanija.

Tapis et drones se dégagent de leurs fonctions coutumières pour se glisser dans d’autres visées. Pravdolivb Ivanov donne au tapis une dimension esthétique inattendue. Farhad Moshiri l’associe avec humour et provocation à du matériel militaire. Fascinant.

Au-delà de ses fonctions ludiques, professionnelles ou militaires, l’avenir du drone est aussi dans l’art. Nous retrouvons la troupe japonaise Eleven Play dans une chorégraphie qui se danse avec des drones. Dans une veine similaire, Addie Wagenknecht s’intéresse aux outils technologiques de pointe et les détourne pour faire de l’Action Painting.

Le merveilleux cohabite avec la crainte. Ainsi, au sous-sol, The Garden of Mistrust de l’artiste Cubain Alexandre Arrechea nous ramène à la peur de la persécution et rappelle, avec ses dispositifs de surveillance, que la caméra est un objet essentiel dans notre modernité.

Au premier étage, la vidéo de Laurent Gasso, On air, montre un personnage dans le désert équipant un faucon d’une caméra. On passe du point de vue de l’homme à celui de l’oiseau qui nous entraîne dans un vol vertigineux. L’artiste métamorphose une pratique traditionnelle de l’élevage et de la chasse avec faucon en outil d’espionnage, en un drone animal.

Sous un abord léger, les questions tacites sont peut-être le fil rouge de cette exposition qui explore l’hybridité de la vie moderne et de la tradition. Il y est question de liberté, d’indépendance formelle, spirituelle et matérielle. De vie publique et d’intimité menacée : des dimensions mouvantes qui permettent d’approcher de manière plus fine les œuvres montrées. En 2003, Panamarenko, créateur poète de machines volantes, affirmait lors d’une interview « Je redécouvre la poésie. Il y a 40 ans déjà, je croyais que l’art pouvait être la somme de toutes les disciplines, y compris la poésie et la science ». Concluons avec lui.

Le Paradis et l’Enfer. Des tapis volants aux drones
Fondation Boghossian – Villa Empain
67 avenue Franklin Roosevelt
1050 Bruxelles
Du mardi au dimanche, de 10h à 18h30
Jusqu’au 6 septembre
www.villaempain.com

Macoto Murayama, Botech Composition 1, 2013, Ed.5. Courtesy of the artist and Frantic Gallery, Tokyo

Macoto Murayama, Botech Composition 1, 2013, Ed.5. Courtesy of the artist and Frantic Gallery, Tokyo

Babak Kazemi, Untitled from Exit of Shirin & Farhad series, 2012, (c) Artist and Silk Road Gallery

Babak Kazemi, Untitled from Exit of Shirin & Farhad series, 2012, (c) Artist and Silk Road Gallery

James Muriuki, Conjure Skies III - With Miriam Syowia Kyambi - The Wellcome Project

James Muriuki, Conjure Skies III – With Miriam Syowia Kyambi – The Wellcome Project

Laurent Gasso, On air

Laurent Gasso, On air

Kennardphilipps, Business As Usual, 2005, Collection of the artists

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Solano Cardenas

Solano Cardenas

Rirkrit Tiravanija

Rirkrit Tiravanija

Bilal Bahir, Hanging gardens, 2014, Courtesy of Gery Art Gallery and the artist

Bilal Bahir, Hanging gardens, 2014, Courtesy of Gery Art Gallery and the artist

Bilal Bahir, Hanging gardens, 2014, Courtesy of Gery Art Gallery and the artist

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Urs Lüthi, Selfportrait, 1976, Private collection, Harsin

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Macoto Murayama, Botech Composition 1, 2013, Ed.5. Courtesy of the artist and Frantic Gallery, Tokyo

Macoto Murayama, Botech Composition 1, 2013, Ed.5. Courtesy of the artist and Frantic Gallery, Tokyo

 

 

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