Depuis la magnifique exposition consacrée à Rubens fin 2014, Bozar met un point d’honneur à ne plus faire appel qu’à des commissaires d’envergure internationale pour un résultat qui dépasse nos espérances d’amateurs d’art ! La double exposition autour du portrait au XVIème siècle aux Pays-Bas et dans l’Europe contemporaine est une ode à la représentation dans ce qu’elle peut avoir de plus intime et à la conscience collective de l’image. Nous vivons une époque narcissique et égocentrique, où le selfie fait office de carte de visite et où la multiplication des photos privées leur ôte toute humanité. Ce voyage dans la Renaissance, moment charnière où le portrait commençait à s’étendre de la sphère aristocratique vers la bourgeoisie fortunée, entre parfaitement en résonance avec les photographies actuelles.

Faces now

Contrairement à notre envie de départ, nous avons commencé notre visite par les portraits d’aujourd’hui. Et ce choix fut judicieux car autant les chefs d’œuvres du XVIème sont immanquables, autant les extraits de vie contemporaine sont interpellants, exaltants, sublimes. Organisée de mains de maître par le commissaire Frits Gierstberg du Nederlands Fotomuseum (Rotterdam), l’exposition rassemble des photographes aussi réputés que Thomas Ruff ou Rineke Dijkstra et d’autres dont le regard influença ces dernières décennies. Le point commun entre ces deux expositions se résume dans la manière dont l’art regarde l’Autre. La sélection des photos s’est faite selon l’idée sous-jacente que le portrait est, comme le rappelle Paul Dujardin, le miroir de l’âme. « La manifestation du visage est le premier discours », disait le philosophe Emmanuel Levinas. Les photos sont soit des instants de vie dérobés aux sujets, soit des constructions autour d’une pause fidèle à la tradition historique du portrait et pourtant particulière dans son traitement ou dans la manière dont le sujet est regardé. L’objectif de l’exposition est aussi de montrer l’universalité qui fait se communier entre eux les photos de différentes nationalités. Erasme a ouvert la voie de l’humanisme et d’un autre regard porté sur l’étranger : une thématique actuelle dans notre contexte politique, religieux et culturel.

Illustrant plusieurs pays européens, nous pénétrons d’entrée de jeu dans l’univers poignant des laissés pour compte en Ukraine immortalisés par Boris Mikhailov. Autres marginaux, les habitants du Mont Athos (sanctuaire en Grèce interdit aux femmes), sorte d’icônes vivantes, détachés du monde et à la fois sous les feux de l’actualité. Le Français Denis Darzacq recherche la pureté désinhibée des handicapés mentaux qui ne sont pas sans rappeler la Parabole des Aveugles de Brueghel. Par leur composition, plusieurs portraits adoptent les outils typiques du portrait traditionnel de la Renaissance. Beaucoup de clichés présents dans l’exposition sont réalisés en noir et blanc et en argentique, ce qui met en valeur les sillages du temps sur le visage, leur histoire. La puissance de Lucian Freud émane de la photo prise par Anton Corbijn. On retrouve cette captation de la vie intérieure du sujet dans les immenses clichés réalisés au téléobjectif de Beat Streuli ou dans la pause lasse des pré-adolescents de Rineke Dijkstra souvent associée à des œuvres picturales de l’histoire de l’art. Les photos agencées de familles aux Pays-Bas de Thomas Struth rappellent l’importance de la posture des personnes peintes durant le XVIème siècle, de même que les portraits plein d’humour de grandes familles fortunées par Tina Barney. Belles, les femmes enceintes dans un espace anonyme et familier, sont une invitation à dépasser nos différences au nom de la vie, simplement. Forts également, les paysans polonais viscéralement attachés à leur terre posant avec un objet symbolique par Adam Panzuk. Cette plongée dans l’âme du sujet touche à son paroxysme dans la photo mortuaire de l’historien d’art Jan Hoet, immortalisé par le talent de Stephan Vanfleteren. Il renoue alors avec la tradition des cultures européennes de figer le visage du gisant dans l’éternité.

Faces then

L’histoire de la représentation de l’individu dans la société s’accompagne aussi de l’évolution de la définition du portrait. Au sens de la peinture et de notre temps, le portrait est « une image représentant un ou plusieurs êtres humains qui ont réellement existé, peinte de manière à transparaître leurs traits individuels »(Tzvetan Todorov, Éloge de l’individu Essai sur la peinture flamande de la Renaissance). L’art du portrait accède au statut de genre au XVème siècle mais c’est à la Renaissance qu’il connaît son expansion et se définit clairement. Faire un portrait consistait initialement à imiter « la création de Dieu ». Au XVème siècle, seules les familles royales et aristocratiques y avaient droit. La peinture flamande marque une réelle rupture dans l’histoire de l’art mais surtout dans l’histoire du portrait car elle montre la découverte de l’individu en tant que tel (Roland Kanz, Portraits). Elle est aussi le signe d’une expansion du portrait vers la bourgeoisie. Leonard de Vinci disait que la peinture était « une cosa mentale », ce qui ouvrit la réflexion entre l’artiste intellectuel ou artisan. Petit à petit le dessin sous-jacent, les corrections éventuelles (les repentirs) et le geste du peintre prennent autant d’importance que le choix du sujet. L’art du portrait se ressent également à la Réforme où il fallait représenter l’homme tel qu’il était. L’autoportrait prend du galon et il n’est pas rare de voir les artistes se représenter eux-mêmes dans l’action, leur palette des couleurs primaires (noir, blanc, rouge) à la main. Le choix de la posture, le cadrage à la Memling, les fonds, unis ou devant un paysage, donnent une indication sur les influences flamandes ou italiennes car les artistes voyageaient d’une cour européenne à l’autre. Un magnifique portrait réalisé par une des rares femmes peintres, Catherine Van Hemessen, montre une touche très personnelle. Autre chef-d’œuvre, le Portrait d’une vieille femme par Frans Floris, d’une modernité indéniable dans le traitement de son sujet de face, cru, si familier. « Aujourd’hui plus que jamais, l’exposition nous invite à nous inspirer de nouveau de cet esprit qui reconnaît en même temps la noblesse de l’individu et le respect de la diversité. L’art humaniste des artistes d’il y a 500 ans n’a toujours rien perdu de sa pertinence » (Introduction du catalogue Portrait de la Renaissance aux Pays-Bas). Des expositions à voir impérativement, chacune enrichie d’un catalogue magnifique.

FACES NOW. Portraits photographiques européens depuis 1990
FACES THEN. Portraits de la Renaissance aux Pays-Bas
Palais des Beaux-Arts
23 rue Ravenstein
1000 Bruxelles
Jusqu’au 17 mai
Du mardi au dimanche de 10h à 18h, jeudi jusqu’à 21h
www.bozar.Be

Tina Barney, The Brocade Walls, 2003, Chromogenic colour print, 122 x 152 cm, ©Tina Barney, courtesy Janet Borden, Inc.

Tina Barney, The Brocade Walls, 2003, Chromogenic colour print, 122 x 152 cm, ©Tina Barney, courtesy Janet Borden, Inc.

Juergen Teller, Alex Paton, London, 21st December 1998, from the series ‘Go-Sees’, 1995-1998, 10 cm x 12 cm, Courtesy the artist

Juergen Teller, Alex Paton, London, 21st December 1998, from the series ‘Go-Sees’, 1995-1998, 10 cm x 12 cm, Courtesy the artist

Thomas Ruff, Portrait (A. Kachold), 1987 © Thomas Ruff / SABAM

Thomas Ruff, Portrait (A. Kachold), 1987 © Thomas Ruff / SABAM

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Jitka Hanzlová, Untitled (Julia), from the series ‘There is something I don’t know’, 2000, archival pigment prints on cotton, 34 x 50 cm, Courtesy the artist

Jitka Hanzlová, Untitled (Julia), from the series ‘There is something I don’t know’, 2000, archival pigment prints on cotton, 34 x 50 cm, Courtesy the artist

Adam Panczuk, Karczeby, 2008-2010, Inkjet Archival Prints, 90 x 90cm, Courtesy the artist

Adam Panczuk, Karczeby, 2008-2010, Inkjet Archival Prints, 90 x 90cm, Courtesy the artist

Joos van Cleve Selfportrait c. 1519 Huile sur bois Museo Thyssen-Bornemisza, Madrid

Joos van Cleve Selfportrait c. 1519 Huile sur bois Museo Thyssen-Bornemisza, Madrid

Anonymous master, Portrait of a Man, c. 1575, Art Institute of Chicago

Anonymous master, Portrait of a Man, c. 1575, Art Institute of Chicago

Marteen van Heemskerck Portet van Reinerus Frisius Gemma c. 1540-1545 Huile sur bois Museum Boijmans van Beuningen

Marteen van Heemskerck Portet van Reinerus Frisius Gemma c. 1540-1545 Huile sur bois Museum Boijmans van Beuningen

Frans Floris de Vriendt Portrait d'une vieille dame 1558 huile sur bois Musée des Beaux-Arts de Caen

Frans Floris de Vriendt Portrait d’une vieille dame 1558 huile sur bois Musée des Beaux-Arts de Caen

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