Frans Masereel a 25 ans quand éclate la Première Guerre mondiale. La déclaration de guerre le surprend en Bretagne. Trois jours plus tard il est à Gand, sa ville de résidence, où il trouve son nom rayé des registres de la population, ses obligations militaires n’étant pas clairement définies. Il repart à Paris et ne verra plus ses parents pendant six ans et ne remettra les pieds à Gand que 15 ans plus tard. Peintre, dessinateur, illustrateur et surtout maître graveur, Masereel (1889-1972) est un xylographe de réputation internationale en raison de ses romans en images relatant des histoires sans paroles, pleines d’humour, de poésie et de gravité.

Dans La Grande Guerre par les artistes et dans le roman du journaliste belge Roland De Marès, La Belgique envahie, ses dessins présentent une vision réaliste des atrocités de la guerre. Mais Masereel s’aperçoit vite que ce sont les fabricants d’armes et autres profiteurs qui bénéficient de cette littérature propre à encourager la haine. Il part à Genève, se met au service de la Croix-Rouge internationale comme traducteur bénévole. Ses talents de dessinateur le rendent incontournable dans le journal proche des mouvements anarchistes La Feuille. Il fournit chaque jour à la une une illustration commentée sur les événements de la guerre. Peint à la brosse sur plaque de zinc, le dessin est ensuite gravé et imprimé. Cet exercice journalier, que Masereel pratique jusqu’au dernier numéro de La Feuille, en août 1920, est essentiel dans son évolution artistique. Romain Rolland, de 23 ans son aîné, prix Nobel de littérature en 1915, sera à Genève son maître à penser. Stefan Zweig fera lui aussi partie de son cercle d’amis.

« Qu’y a-t-il de plus horrible que la guerre ? De plus idiot et criminel ? Comment pouvons-nous rester indifférents à une telle monstruosité ? Que pouvons-nous faire pour arrêter ce fléau ? […] L’artiste ne peut qu’être le témoin des événements et raconter ou dessiner ce qu’il entend ou ce qu’il voit. Après tout, représenter ces monstruosités n’est-il pas une façon de se battre pour la paix ? »,  écrivait l’artiste.

C’est un message révolutionnaire et anarchiste que Masereel diffuse dans ses gravures d’une facture graphique et puissante. Visages anguleux, gueules hurlantes, yeux comme des trous noirs rendent ces gravures terribles et terrifiantes. Tardi – dont on a pu voir à Bozar les planches de ses albums sur la Grand Guerre – en est le digne héritier.

Dès la fin des combats, Frans Masereel essaie de se détacher des horreurs de la guerre en réalisant une suite de 167 bois gravés pour Mon Livre d’Heures, sorte de roman autobiographique en images plein de joie et de fantaisie. Quand il reprend ses pinceaux à la fin de 1919, Masereel devient un aquarelliste pacifiste et humaniste : scènes de la vie citadine nocturne, hommes de la rue, filles de joie, cabarets, night clubs, danseurs et musiciens sont ses motifs de prédilection, avec une palette vive et colorée, cernée de traits noirs à l’encre.

Ce sont ces deux périodes, celle de la Grande Guerre et celle des années folles, qu’on peut découvrir dans l’exposition à voir jusqu’en mars à la Biblioteca Wittockiana. Les xylogravures font exploser les noirs intenses sur le fond blanc du papier. Les silhouettes sont croquées avec ce style anguleux propre aux gravures sur bois, que Masereel accentue pour y mettre sa marque. Que ce soit pour le visage d’un mort au combat dont la tête est fichée dans un fil barbelé (Debout les morts), ou pour les gravures de La Ville, par exemple un groupe de danseuses de cabaret emplumées, sur scène, ou un gros bourgeois avec haut de forme et parapluie passant devant un mendiant émacié et la vitrine animée d’un salon de thé, Masereel met tout son cœur à détailler les rapports cruels qui lient chacun des humains de l’illustration.

Plusieurs gravures présentent des vues de villes modernes. Les gratte-ciel y sont le prétexte à jouer avec des répétitions de formes (fenêtres, lumières), toujours en noir et blanc. Cette simplicité de moyens donne aux illustrations la possibilité de traverser le temps sans vieillir. Elles restent puissantes, fortes, graphiques, évocatrices de réalités universelles. Etrangement, ses aquarelles, pleines de couleurs, offrent une impression plus triste. C’est la ville et des personnages de jadis qui s’y montrent. Ici encore, son sens de la composition et sa manière d’utiliser le noir restent la marque de sa patte.

Bibliotheca Wittockiana
Musée de la Reliure et des Arts du Livres
23 rue Bemel
1150 Bruxelles
Jusqu’au 1er mars
Du mardi au dimanche de 10h à 17h
www.wittockiana.org

F. MASEREEL, 25 Images de la Passion d’un Homme, 1918. Frans Masereel © VG Bild-Kunst / SABAM

F. MASEREEL, 25 Images de la Passion d’un Homme, 1918. Frans Masereel © VG Bild-Kunst / SABAM

F. MASEREEL, Debout les Morts, 1917. Frans Masereel © VG Bild-Kunst / SABAM

F. MASEREEL, Debout les Morts, 1917. Frans Masereel © VG Bild-Kunst / SABAM

Frans Masereel – Portrait

Frans Masereel – Portrait

F. MASEREEL, Le petit café, 1925. Frans Masereel © VG Bild-Kunst / SABAM

F. MASEREEL, Le petit café, 1925. Frans Masereel © VG Bild-Kunst / SABAM

F. MASEREEL, Plage le dimanche, 1926. Frans Masereel © VG Bild-Kunst / SABAM

F. MASEREEL, Plage le dimanche, 1926. Frans Masereel © VG Bild-Kunst / SABAM

 

 

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