Qu’est ce qu’un musée d’art contemporain ? Quel est son rôle ? Ressemble-t-il à un musée des Beaux-Arts « classique » ? Quelle est sa mission ? Cette mission doit-elle s’apparenter à celle d’un centre d’art ? Collections, réserves, programmation, comment articuler tout cela ?

Un musée est « une institution permanente sans but lucratif, au service de la société et de son développement, ouverte au public, qui acquiert, conserve, étudie, expose et transmet le patrimoine matériel et immatériel de l’humanité et de son environnement à des fins d’études, d’éducation et de délectation » (Statuts de l’ICOM, adoptés par la 22e Assemblée générale de l’ICOM (Vienne, Autriche, 24 août 2007), selon la définition de l’International Council of Museums (ICOM).

Georges Henri Rivière, muséologue, fondateur du Musée national des arts et traditions populaires à Paris et théoricien de la muséologie moderne, conçoit le musée comme un lieu accessible, à vocations didactique et de conservation. Le musée se voit donc aujourd’hui attribuer trois fonctions essentielles : collecter, conserver et exposer. Ces trois missions sont appliquées avec plus ou moins de bonheur dans tous les musées d’art ancien, moderne, d’arts décoratifs, etc. Mais qu’en est-il d’un musée d’art contemporain ? Et spécifiquement concernant sa mission d’exposer et de transmettre ? Doit-on exposer l’art actuel comme l’art ancien ?

Art actuel

Le « problème » de l’art contemporain, ou plus précisément de l’art actuel (pour le différencier de l’art contemporain qui désigne l’art à partir des années 1960), est qu’il est protéiforme, extrêmement vaste et aujourd’hui complètement international. De plus, il ne s’agit plus simplement de peinture, de dessin, de sculpture. S’y ajoutent l’installation, la photo, la vidéo, le son, etc. De plus, l’art actuel est « à la mode » et le nombre d’artistes très important. Le rapport annuel 2014 d’Artprice illustre l’aspect mondial de l’art actuel : 39,2 % des artistes qui occupent le marché de l’art sont chinois et 35,2 % sont américains. Comment exposer cet art actuel si vaste, multiforme et international dans un musée ?

Tout d’abord, il va sans dire qu’un musée d’art actuel chez nous devrait se concentrer et collectionner presque uniquement les artistes belges. Cela rendrait la tâche plus aisée, mais cela permettrait aussi de soutenir la création et les artistes belges qui en ont bien besoin. Les plasticiens sont les parents pauvres de toutes les aides et soutiens à la création. On oublie souvent que derrière les stars du marché, il y a 80 à 90 % d’autres artistes, dont la qualité du travail n’est absolument pas à mettre en lien avec le peu de visibilité de leurs œuvres. Il y a là une mission importante pour un musée d’art actuel : offrir aux artistes vivants une possibilité de montrer leur travail.

Historique

Étymologiquement, le terme musée vient du grec museion, temple et lieu consacré aux Muses, divinités des arts. Ce terme désigne le premier « musée » construit à Alexandrie vers 280 av. J.-C. par Ptolémée Ier Sôter. C’est un ensemble faisant office à la fois de sanctuaire et de foyer de recherche intellectuelle. Lieu de recherche et d’étude, le museion fera d’Alexandrie le principal foyer intellectuel de l’époque hellénistique. Mais avec l’incendie de la bibliothèque d’Alexandrie, le monument museion disparaît et avec lui, les pratiques qu’il abrite.

C’est à la Renaissance, notamment en Italie, qu’on nomme musées des galeries où sont réunis des objets d’art : le mot conserve l’idée de lieux habités par les Muses. Les princes italiens sont les premiers à envisager l’idée d’une collection de tableaux et de sculptures, rassemblés et offerts aux regards des voyageurs et des artistes à l’intérieur des cours et jardins, puis dans les galeries. Ils associent les notions d’œuvre d’art, de collection et de public (très restreint au départ car il ne concerne que des invités des princes, soit bien souvent d’autres princes…), préfigurant ainsi le concept de musée des arts.

Du milieu du XVIe siècle au XVIIIe siècle, avec la multiplication des voyages d’exploration, vont s’y ajouter des collections d’histoire naturelle, voire d’instruments scientifiques. C’est l’âge d’or des cabinets de curiosités. Toutes ces collections vont peu à peu s’organiser par spécialités à partir de la fin du XVIIe siècle et s’ouvrir à un public plus large que celui des princes et savants. Le Cabinet d’Amerbach à Bâle est le premier à s’ouvrir au public en 1612, suivi de près par le musée ashmoléen d’Oxford en 1683.

À partir du XVIIIe siècle et surtout du début du XIXe, les ouvertures des collections privées se multiplient en Europe. Comme à Rome où les Musées du Capitole sont ouverts au grand public en 1734, à Londres avec le British Museum en 1759 et à Florence en 1765 avec la Galerie des Offices, etc. Le musée d’art sert aussi de lieu de formation pour les étudiants et les artistes. Ils s’y rendent pour copier les tableaux de maîtres et tenter de comprendre et d’acquérir leur technique picturale.

Au XIXe siècle, l’utilité sociale du musée public devient une sorte d’évidence : « Les œuvres du génie appartiennent à la postérité et doivent sortir du domaine privé pour être livrées à l’admiration publique », écrit Alfred Bruyas, ami et protecteur de Gustave Courbet, qui, en 1868, offre sa collection à la ville de Montpellier. On voit à cette époque un mouvement du privé vers le public alors qu’aujourd’hui c’est l’inverse qu’on observe, avec l’émergence des fondations privées.

Le XXe siècle voit les musées se moderniser. Il faut dire qu’à l’orée du nouveau siècle et surtout entre les deux guerres mondiales, l’institution muséale est l’objet de nombreuses critiques : accusée d’être passéiste, académique, elle parait trop conservatrice et n’avoir pas suivi l’évolution artistique en cours. D’ailleurs, les nouveaux courants comme l’impressionnisme sont fort peu présents dans les collections, hormis au Musée du Luxembourg, premier musée consacré depuis 1818 aux artistes vivants. D’où l’idée de certains de créer de véritables musées d’« art moderne ». Le mot est lâché. Il vient entre autres de la bouche d’un journaliste et dessinateur, Pierre André Farcy, plus connu sous le nom d’Andry-Farcy, qui va véritablement donner un coup de jeune à l’institution, en créant à Grenoble le premier musée d’art moderne en 1919. Il faut attendre les années 1940 pour voir de nouveaux musées consacrés à ce type d’art. Au Palais de Tokyo à Paris, deux musées d’art moderne vont se faire face : celui de l’État (musée national d’Art moderne) et celui de la ville de Paris (musée d’Art moderne de la Ville de Paris).

Une nouvelle idée du musée

Nous voici face au même problème, un siècle plus tard. On ne parle plus d’art moderne mais d’art contemporain et d’art actuel. Mais toujours une même question : comment l’exposer ? Et où ? On observe que la notion même de musée est en permanente évolution. Et que celle de musée d’art contemporain est extrêmement jeune. De plus, on pourrait dire que la notion de musée évolue avec la transformation de l’art. Ainsi, le musée doit s’adapter aux œuvres qu’il va accueillir (et non l’inverse !). Une peinture ancienne destinée à valoriser un monarque ne s’expose pas de la même manière qu’une vidéo d’un artiste actuel.

Est-ce parce que l’art a pris aujourd’hui comme mission principale un regard critique sur la société ? Sans doute. Dès lors, la mission d’exposer doit être revue. Et cette révision doit être faite par des esprits libres de tout carcan institutionnel. Car le carcan d’un musée classique est un piège dans lequel il est impossible d’enfermer les formes d’art actuel. Les deux notions sont trop contradictoires.

Ne faudrait-il pas réfléchir à un nouveau paradigme de musée d’art contemporain, qui prendrait en compte les aspects mouvants, protéiformes, contestataires et internationaux de l’art actuel ? Pour cela, il semble judicieux de s’inspirer des méthodes des centres d’art. Un centre d’art contemporain ou plus simplement centre d’art est un lieu qui présente le travail d’artistes plasticiens contemporains. Le centre d’art se veut avant tout un lieu d’expérimentation et de production. Le Wiels, par exemple, « se définit spécifiquement comme un « laboratoire international pour la création et la diffusion de l’art contemporain ». Ces activités sont réparties selon trois axes. Les expositions : plusieurs expositions annuelles monographiques, collectives ou thématiques. Les résidences d’artistes : un programme international de résidences d’artistes. Education et médiation : un service éducatif basé sur des projets pédagogiques tels que des ateliers didactiques, des rencontres, des séminaires de formation, etc. »

Par définition, un centre d’art, puisqu’il ne possède pas de collections permanentes, n’organise que des expositions temporaires. Il n’a pas de mission de conservation, de récolement et d’études. Les expositions se construisent par prêts de musées, de collectionneurs privés, de fondations ou via les artistes eux-mêmes. Cette manière de faire assure une souplesse, une mobilité et, très logiquement, un changement constant dans les salles. Ce dynamisme et cette mobilité s’accordent bien avec l’art actuel.

Notons par ailleurs l’exemple de la Fondation Beyeler, ce musée privé installé sur une colline proche de Bâle, en Suisse, créée par le galeriste Ernst Beyeler à partir de ses collections. Dans ce musée, les collections permanentes sont exceptionnelles. Pourtant, pour chaque exposition, elles sont déplacées, certaines pièces sont remises dans les réserves tandis que d’autres sortent à la lumière. Elles sont mises de manière intelligente en dialogue avec les œuvres invitées. Ainsi, la collection permanente est mobile, jamais au même endroit. Il faut voir la file devant les guichets de ce musée exceptionnel pour comprendre la réussite de ce choix. On note aussi le S.M.A.K. à Gand, où tout au long de l’année sont exposés des artistes vivants !

Un musée pour l’art d’aujourd’hui

L’artiste du XXIe siècle n’est pas figé dans son atelier. Il y a longtemps qu’il en est sorti. Il est, comme tous les créatifs, interconnecté avec un large réseau de créatifs. Il voyage, il communique, il vit au milieu d’une société qu’il n’hésite pas à commenter ou à critiquer. Il n’est plus au service d’un monarque ou d’un évêque. Il peut éventuellement être soutenu par un mécène mais cet aspect est en aval de son temps de création. Cette nouvelle manière de faire de l’art oblige à repenser la façon de l’exposer.

Il est absurde de penser que ces œuvres peuvent être installées de manière fixe et figée dans un espace qui n’évoluerait pas. Celui-ci se doit d’être interchangeable, les cloisons (par exemple) doivent être mobiles comme celles d’un espace d’exposition temporaire. Le déploiement organique des œuvres des collections permanentes, en fonction soit d’expositions temporaires, soit des acquisitions et des prêts, soit des invitations d’artistes à des résidences, permettrait de rendre le musée d’art actuel dynamique, en phase avec l’évolution rapide des arts visuels, sur le mode des centres d’art.

Les missions de conservation, de récolement et d’études peuvent s’articuler avec cette nouvelle manière d’exposer. Ainsi, on pourrait rendre visible au public le résultat d’études par le biais d’invitations à des artistes qui entreraient en résonance avec les aspects mis en lumière par ces résultats. De plus, on pourrait souligner l’aspect international de l’art actuel en invitant des artistes étrangers à exposer à côté d’œuvres des collections permanentes. Autour des collections, des visites guidées, des colloques, rencontres et conférences doivent être organisés pour emmener le public vers les œuvres.

Un nouveau lieu de vie

Comme l’artiste actuel est intensément partie prenante de la société dans laquelle il vit, un musée d’art actuel se doit d’être un « lieu de vie », dont les différentes activités et principalement la mission d’exposer seraient mobiles, protéiformes, organiques, connectées, bref, incarnées dans leur époque. Ce sont des objectifs ambitieux, sans doute plus faciles à décrire qu’à mettre en œuvre. Ils sont pourtant essentiels pour la « survie » d’un musée d’art actuel. Ce faisant, le musée jouerait pleinement son rôle de créateur de tissu social. On peut se demander si cette manière de travailler ne doit pas être appliquée à tous les types de musées.

Cette analyse a été commandée par l’asbl ARC – Action et Recherche Culturelles,www.arc-culture.be      

Sources :
Contemporary art market 2014, the artprice annual report (http://imgpublic.artprice.com/pdf/artprice-contemporary-2013-2014-en.pdf)
http://fr.wikipedia.org/wiki/Mus%C3%A9e

 

 

 

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