C’est un intéressant dialogue qui a débuté en décembre au Palais des Beaux Arts de Bruxelles entre deux petites expositions, sur le thème de la connaissance, de son partage et de sa conservation.

Timbuktu Renaissance, ce sont seize manuscrits originaux de Tombouctou (ville Patrimoine mondial de l’Unesco), sauvés par des Maliens lors du conflit dans leur pays en 2012. Voyant que les djiadistes entamaient une violente campagne de destruction, quelques hommes ont acheminé discrètement des milliers de manuscrits centenaires (certains datent du XIe siècle), dans de grandes malles en métal, de Tombouctou à Bamako.

Idéalement située à la croisée de rivières et d’axes commerciaux, Tombouctou fut, à son apogée aux XVe et XVIe siècles, un centre islamique de savoir et un lieu phare de culture et de tolérance. Des milliers de manuscrits et ouvrages précieux étaient répartis dans des bibliothèques familiales, portant sur des thèmes allant de l’histoire de l’Afrique à la politique et au droit, les mathématiques, la chimie ou l’érotisme. C’est au péril de leur vie que 32 responsables de ces bibliothèques familiales, menés par Kader Haidara, parvinrent à transférer plus de 90 % de ce patrimoine vers Bamako, distant de 1000 km. Aujourd’hui, l’atelier de conservation des manuscrits se trouve au siège de l’ONG Savama-Dci à Bamako.

L’exposition, extrêmement touchante, est complétée par des photos de manuscrits et des extraits de films. De nombreuses photographies de Tombouctou sont présentées dans un montage qui donne à voir les réalités de la vie sur place, de l’architecture de la ville et des écoles coraniques. Un souffle vertigineux entre les conditions de vie des habitants et le soin que ceux-ci portent à ces manuscrits, rangés dans de simples coffres de métal. Le précieux savoir passe ici par le papier et l’écriture. Les conditions de vie n’empêchent pas sa diffusion ni sa conservation.

L’art de la réparation

Si, au Mali, des hommes ont risqué leur vie pour sauver des manuscrits anciens, à Berlin, Kader Attia, artiste franco-algérien né en 1970, s’interroge sur cette notion de savoir, sur la bibliothèque du futur, sur ce qu’elle recouvre comme notions. On découvre une immense installation faite d’une bibliothèque dont les étagères vont jusqu’au plafond et forment un carré autour d’un cabinet de curiosités. Au-dessus de ces deux entités, un miroir est fixé. Quand on s’y plonge en levant les yeux, cette vaste bibilothèque semble infinie. Au fond de la salle, des tablettes berbères en bois couvertes d’écritures. Elles viennent du Maroc et ont été réparées de manière très visible par des larges agrafes de métal. Elles voisinent avec des bustes en marbre qu’Attia a fait sculpter à Carrare, à partir de photos de grands blessés de la première guerre mondiale.

L’artiste s’explique : « Cette bibliothèque, c’est la trace de la connaissance selon la modernité. Cette modernité qui commence à la Renaissance et se déroule jusqu’à aujourd’hui, dont les objectifs cachés sont encore et toujours l’uniformisation du savoir et le contrôle sur l’autre. Cette manière d’appréhender la culture de l’autre nous a menés au colonialisme puis à la guerre. » Dans sa bibliothèque, on retrouve des centaines de livres sur les Arts premiers, l’Egypte ancienne, l’art et l’architecture modernes ou les sciences. Ces ouvrages sont consultables mais c’est surtout leur rassemblement qui fait sens, donne à voir le côté absurde de cette volonté de tout capter, comprendre, mettre en livres. « Cette captation est un déni de l’autre, c’est la tentative de prouver que le monde moderne est le centre de la connaissance », poursuit Kader Attia. « Or, ces livres sont déjà une forme d’archéologie, puisque le livre est en train de disparaitre au profit du virtuel. »

Vient alors la notion de réparation, qui occupe une place centrale dans le travail de l’artiste au même titre que sa fascination pour l’identité et les échanges entre les cultures occidentales et non-occidentales. « Chez les Berbères mais aussi dans d’autres cultures traditionnelles comme au Japon, la réparation d’un objet cassé est le champ d’une créativité pour le réparateur. Ce geste de réparation est et doit être visible. Ici, de larges attaches en métal, au Japon, un éclat sur un bol en porcelaine sera réparé à l’or. Alors qu’en Occident, à l’ère moderne, la réparation doit être invisible et doit faire disparaitre la blessure. » Ce mythe de la blessure qu’on ne voit plus est ce qui occupe l’artiste depuis des années. Car, dit-il, la blessure ne disparait jamais. Il semble alors qu’une réparation créative, rendant la blessure visible mais transformée, liant la blessure et la réparation en un cycle sans fin, soit la meilleure des solutions, la plus vivante et la plus respectueuse. « On a perdu la notion que la réparation est une qualité ajoutée. L’uniformatisation, la mesure, toutes modernes, sont des notions de captations destructrices et cannibales. Notons les dégradations intentionnelles du corps, telles que la scarification, les pieds atrophiés, crânes déformés, qui ont existé partout et de tous temps. C’est une célébration de la blessure », dit encore l’artiste. La fascination pour la seule réparation détache le monde moderne de son sens le plus profond. Celui qui réveille et soigne les âmes. Derrière ces étagères chargées de livres, derrière ces gueules cassées taillées dans le marbre, un sens profond émerge, nourri des différentes cultures dont est issu l’artiste, qui se sent plus comme un chercheur que comme un artiste.

L’œuvre d’Attia s’expose aussi au Middelheim, le musée à ciel ouvert anversois. Ses treize nouvelles sculptures en bois complètent sa recherche et ses séries sur le thème de la réparation. Il montre ainsi comment la signification des objets et des matières évolue et se transforme au fil de l’histoire. Son installation est aussi une réflexion sur le renforcement des échanges culturels en périodes de domination coloniale ou dans les régions en conflit. Ce groupe de sculptures est confronté à une réinterprétation de l’installation monumentale Al Aqsa, composée de plus de 350 cymbales.

Timbuktu Renaissance
Et
Continuum of Repair: the Light of Jacob’s Ladder
Kader Attia
Palais des Beaux-Arts
23 rue Ravenstein
1000 Bruxelles
Jusqu’au 22 février 2015
Du mardi au vendredi de 11h à 19h
Mercredis 24 et 31 décembre de 11-16h
Jeudis 25 décembre et 1er janvier, fermé

Man reading a manuscript on the roof of Djingareyber mosque. Courtesy of D Intl Savama DCI Gamma

Man reading a manuscript on the roof of Djingareyber mosque. Courtesy of D Intl Savama DCI Gamma

Le contenu d'une malle sortie d'une bibliothèque familiale à Tombouctou © Seydou Camara

Le contenu d’une malle sortie d’une bibliothèque familiale à Tombouctou © Seydou Camara

Abdel Kader Haïdara in his library in Timbuktu, 2007 ©Alexandra Huddleston

Abdel Kader Haïdara in his library in Timbuktu, 2007 ©Alexandra Huddleston

Manuscrit de Tombouctou (c) Seydou Camara

Manuscrit de Tombouctou (c) Seydou Camara

Jacob's Ladder, 18th century engraving

Jacob’s Ladder, 18th century engraving

Kader Attia Continuum of Repair: The Light of Jacob's Ladder (2013) Installation View, Whitechapel Gallery 26 November 2013 - November 2014 Photo credit: Stephen White

Kader Attia Continuum of Repair: The Light of Jacob’s Ladder (2013) Installation View, Whitechapel Gallery 26 November 2013 – November 2014 Photo credit: Stephen White

 

 

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